VOS SOUVENIRS DE MAI 68 : "Maman a passé toutes les nuits de mai à attendre mon frère maoïste"

50 ANS APRÈS – Alors que la France célèbre Mai 68, LCI a sollicité des acteurs ou témoins anonymes de ces événements pour qu’ils nous racontent les souvenirs qu’ils en gardent, l’anecdote ou la scène qui les a marqués. Aujourd’hui, découvrez le témoignage de Martine, fille d'immigrés portugais et jeune sœur d'un militant maoïste.

"Je vivais en région parisienne, à Saint-Ouen, pas très loin de Nanterre, là où a véritablement commencé Mai-68, mais au mois de mars. Inutile de vous dire qu'on entendait bien les bruits : des grenades, des cocktails molotov, ou quoi que ce soit qu'ils envoyaient, ce qui n'était pas bien rassurant. J'étais assez ambivalente dans ce que je pensais du mouvement. D'un côté, j'avais 13 ans, j'étais fille de communistes immigrés portugais, alors évidemment, je jubilais et j'ai le souvenir de grands moments de joie : il y avait une ambiance de kermesse, de sit-ins. Je ne savais pas vraiment pourquoi j'étais là, mais je débattais, je voulais que ça change. Mais d'un autre côté, il y avait quelques craintes. Au bout de quelques temps, on était un certain nombre à envisager la guerre civile.

Les profs qui faisaient cours étaient traités de tous les noms

Malgré mon jeune âge, j'étais au lycée, comme les élèves qui avaient eu de bons résultats à l'école. Il n'y avait quasiment pas cours. Seuls certains profs, qui étaient plutôt du genre facho, continuaient à en donner. C'était un couple, ils enseignaient le français et le latin et ils étaient assez réputés. Je l'avais, elle, comme professeure. Pour vous donner une idée de son état d'esprit, sachez que, alors que mon nom de famille était de Aguiar, elle refusait de m'appeler autrement que "de la Gare". Mais moi, j'étais une rebelle, je lui tenais tête. Par la suite, ça s'est très vite aggravé pour eux. Ils ont été obligés de quitter l'établissement parce qu'on ne les laissait plus enseigner. Les élèves refusaient d'aller à leurs cours et, quand ils les croisaient, les traitaient de tous les noms. 


A côté de ça, j'avais deux frères. L'aîné, 17 ans, militait au Parti communiste, il faisait sa vie de son côté. Il devait déjà être dans la vie active, et gardait beaucoup de mystère autour de son activité militante. Le deuxième, 16 ans, par contre, était maoïste et très, très activiste. Comme nous étions plus proches, il me racontait un peu ce qu'il faisait. D'après ce qu'il me disait, il était chargé d'apporter d'un lieu à un autre des films, des affiches, des livres, de la propagande. Il travaillait avec sa prof d'histoire-géo (qui était aussi la mienne, d'ailleurs), et qui recevait des militants chez elle et son mari. Mon frère était à fond. Ils débattaient, ils refaisaient le monde en fumant allègrement des joints. Sauf que c'était un virulent, lui. Ça s'est terminé plus d'une fois au commissariat ou à l'hôpital. Maman, elle, ne vivait plus. Elle a passé tout le mois de mai sur le fauteuil à attendre que mon frère rentre. Je me souviens lui dire : "Va te coucher". Et elle, la pauvre, de me répondre : "Non, j'ai peur, j'ai peur". La pauvre... c'était affreux. Papa, en bon communiste, il trouvait ça normal, donc il dormait. Il ne s'inquiétait pas outre-mesure.

J'avais tout pour baigner là-dedans

Même si je n'avais pas une conscience de ce qui se passait précisément, je sentais une différence aussi en tant que jeune fille vis-à-vis des garçons. Et mes origines faisaient que c'était accentué. Pas que chez moi, mes copines aussi, d'ailleurs. Mais nous ne revendiquions pas, en raison de notre âge, du fait que nous étions sous l'autorité de nos parents, que nous écoutions peut-être un peu plus que ce n'est le cas maintenant. Reste qu'il y avait une révolte en nous. Je me souviens par exemple d'une fois où je me suis rebellée, après que mes parents avaient acheté une maison à la campagne, dans l'Oise. Mon père m'avait énervée, j'ai pris une bombe de peinture et j'ai écrit sur les murs de la maison. Je les traitais de bourgeois parce qu'ils avaient une maison de campagne.


J'avais tout pour baigner là-dedans. Mes parents avaient grandi au Portugal avant d'arriver en France, dans l'après-guerre. Ils ont combattu une dictature, mon grand-père avait fait 14 ans de pénitencier à Coimbra. Mon père, qui avait fait l'armée, continuait à militer à l'époque, et il avait du s'exiler avec des copains, dont certains ont été tués. Lui est arrivé à venir en France, mais il a quand même été pourchassé, même en France, par la Pide, la police politique portugaise de Salazar. Il était communiste, parce que dans une dictature, soit vous êtes un communiste, soit vous êtes un fasciste. Il n'y a pas d'intermédiaire. Arrivé en France, dans l'après-guerre, à l'âge de 22 ans (maman en avait 17), Papa a tout de suite constitué une association de réfugiés politiques, et a très régulièrement accueilli des réfugiés politiques à la maison, que Papa prenait en charge.


Aujourd'hui, j'ai ma retraite, bien méritée, après avoir été assistante de direction puis travaillé dans le commercial. Je milite et je suis bénévole à la Croix Rouge pour faire de l'alphabétisation pour les réfugiés. C'est une forme de renvoi d'ascenseur par rapport au parcours de mes parents, pour qui il était très important d'être intégrés. Ils parlaient portugais jusqu'à ce qu'on entre à l'école, et une fois qu'on est rentré à l'école, ils se sont mis à parler français et à s'intégrer remarquablement. Ils étaient très actifs, ils faisaient du théâtre avec des amis français qui les ont très bien accueillis, dans une ambiance de grande solidarité, après guerre. Ils étaient de toutes les manifs, contre la guerre en Algérie, la guerre au Vietnam. C'était très important pour eux d'être intégrés. Je ne m'en suis aperçue que petit à petit, mais j'avais besoin de donner de mon temps en retour.

Retrouvez notre dossier spécial 50 ans de Mai 68

Tout savoir sur

Tout savoir sur

Mai 68, 50 ans après

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter