White is beautiful : les cheveux blancs des femmes sont-ils (encore) un tabou ?

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ENQUÊTE – La tendance serait aux cheveux blancs. Les femmes assumeraient. Même si le sujet est de plus en plus évoqué, porté par des célébrités, le fait de laisser ses cheveux blanchir, chez une femme, reste difficile à accepter.

Le problème pourrait être résumé par ce seul commentaire d’un internaute homme : "Les cheveux blanc chez la femme = la ménopause ; la ménopause chez la femme = zéro libido." Violent. Mais aussi, par celui de cette femme : "Pour un homme cela donne du charme, Pour une femme c'est vraiment très moche. Bien sûr que je ferai des teintures jusqu'à la fin de ma vie ! Je trouve que des cheveux blancs sur une femme ce n'est pas joli et ça la vieillit."


Les cheveux blancs, ça rend les hommes charmants. Et les femmes vieilles. Négligées. Signe de laissez-aller. Voilà l’idée.  Exagéré, pensez-vous ? Ces dernières années pourtant, quelques exemples publics se chargent pourtant de le rappeler. Souvenez-vous, en 2014, Lio, s’était fait prendre en photo, au cours d’une soirée, sans maquillage les cheveux grisonnants. Le cliché avait déchaîné un petit scandale médiatico-people sur les réseaux sociaux. Extraits.

C’était il y a deux ans, ça l’est encore maintenant. Sous notre appel à témoin publié sur Facebook, beaucoup d’entre vous racontent cette difficulté à assumer. Que ce soit le regard des autres, par goût personnel, par blocage. "Je n'ose pas franchir le cap !", écrit Betty. "J'ai les cheveux long, j’ai des cheveux blancs depuis l'âge de 20 ans, je les teins. Je trouve que si je les laisse, je ressemblerais à une sorcière !" Reconnaîs toutefois que" ça me trotte.... Bravo à celles qui s'assument ! Moi je n'y arrive pas !" Séverine : " J'ai eu mon premier cheveu blanc à 17 ans. J'ai 32 ans et ne les assume pas du tout, je joue la coloration à fond. Je déprime dès que je les vois." Nadège : «"Les cheveux poivre et sel et même blancs je trouve ça très charmant et classe... chez un homme !  Bravo aux femmes qui assument ! Ce n'est pas encore mon cas." 


Marina, premiers cheveux blancs dans la vingtaine, raconte le regard de sa fille. "Jusqu'à mes 33 ans, je n'ai rien fait et un jour, ma petite de 3 ans revenant de l'école me demande si je suis vieille. Euh non... pourquoi me poses-tu cette question lui demandais-je ? Parce que les gens vieux ont des cheveux blancs, me répondit-elle... Et tu n'aimes pas les cheveux blancs ?  -Non... " Et depuis, j'ai enchaîné sur "le calvaire des colorations"  "Plusieurs fois l'idée de les arrêter m'est passée par la tête mais je suis rappelée à l'ordre par la même "petite" qui a 24 ans."

En vidéo

Et si les cheveux blancs étaient devenus tendance ?

Trois cheveux blancs sur ma tête ont suffi à me rendre vieillotte ou me ringardiserCéline

Céline, 37 ans, quelques cheveux blancs a dûr subir les remontrances d'une collègue. "Une femme du comité de direction de mon entreprise m'a dit qu'il était clairement temps que je fasse une coloration et que ça faisait négligé", raconte-t-elle. La jeune femme n'est pourtant en relation avec aucun client ou fournisseur, "et je suis quelqu'un de plutôt jeune d'esprit, apprêtée et moderne... mais trois cheveux blancs sur ma tête ont suffi à me rendre vieillotte et ringarde", dit-elle. Pour elle, "c'est finalement un peu la même chose que : 'une femme ronde n'est pas dynamique', 'une femme non maquillée est négligée', 'une femme sans talon n'est pas féminine', 'une femme célibataire après 30 ans est forcément lesbienne ou elle a des problèmes de comportement', 'une femme sans enfant après 30 ans c'est bizarre'."


C'est un fait, les cheveux blancs chez les femmes sont, a priori, loin d’être un atout. Bien moins que sur un Georges Clooney ou un Richard Gere (voir la vidéo ci-dessus). Le 24 juin dernier, la journaliste Mona Chollet, qui depuis ses 20 ans voit les mèches blanches envahir sa chevelure châtain, raconte sur son blog la réaction grimaçante, réprobatrice, incompréhensive de son coiffeur, en soulevant ses mèches qu'elle ne veut pas teindre. "Dans sa bouche, un processus banal, commun à la majorité des femmes, devient une sorte de tare qui m’affecterait personnellement", écrit-elle. Elle raconte, aussi, comment, elle assume. "J’aime l’idée de laisser ma chevelure se métamorphoser lentement, blanchir peu à peu, avec la douceur et la luminosité que cela lui apporte. 

Un préjugé condamne les femmes à ne pouvoir séduire que par leur fraîcheur, leur fécondité supposéeCéline, 37 ans

J’aime cette impression de me laisser aller en toute confiance dans les bras du temps qui passe, au lieu de me cabrer, de me crisper." Seulement, il y a, clairement, un tabou, pour les femmes. "Non seulement un préjugé condamne les femmes à ne pouvoir séduire que par leur fraîcheur, leur fécondité supposée, leur ingénuité inoffensive", estime-t-elle, "mais, chez elles, les cheveux blancs sont associés à des images peu flatteuses, dont l’inconscient collectif est saturé : la grand-mère à confitures, ou alors la vieille sale, négligée, malfaisante."

"C’est un effet de l’eugénisme de notre société, cela s’inscrit dans la problématique du vieillissement, du sort réservé aux seniors", abonde le sociologue Jean-François Amadieu, auteur de la "Société du Paraître".  "Et il y a moins de tolérance vis-à-vis des modifications physiques, des stigmates  liés à l’âge pour les femmes. Que ce soient les cheveux, la prise de poids, les rides...  On est dans un vieux schéma traditionnaliste, où il y a une attente plus importante, des exigences pour les femmes qui jouent sur des critères physiques et vestimentaires beaucoup plus forts. Comme si les femmes devaient continuer à disposer d’un capital érotique, séduire, selon une norme sociale qui n'est pas la même que pour les hommes."  


"D'une part notre société rejette et opère une ségrégation des personnes vieillissantes et idolâtre tout ce qui est beau, jeune, lisse", abonde Marilou Bruchon-Schweitzer, psychologue à l'Université d Bordeaux. "D'autre part la fonction de la femme est encore et toujours de garder le plus longtemps possible son pouvoir de séduction." Et les marques liées à l'âge la font basculer dans une autre catégorie, la grand-mère." Et là, pas de chance. "Les vieilles sont vénérées dans certaines cultures pour leur sagesse, leurs connaissances, leur expérience", explique la psychologue. "Mais dans la nôtre, elles sont le plus souvent mises à l'écart et on s'arrange pour qu'elles soient peu visibles. Sauf en cas de compétences exceptionnelles, comme Françoise Hardy, Josiane Balasko, Christine Lagarde". 

Les hommes, eux, ont contourné le problème de la calvitie

Pour Jean-François Amadieu, l’équivalent, chez les hommes, serait la question de la calvitie. Mais, ironie, eux ont réussi à retourner le problème, en se rasant, en portant casquettes et chapeaux. Au point que c'en est devenu tout à fait accepté, et même branché. "L’opération a pas mal réussi  via des techniques qui visent à contourner quand même ce qui est à la base un obstacle", estime Jean-François Amadieu. Les choses pourraient-elles donc tourner autrement, en matière de cheveux blancs ? Pas exclu. "De plus en plus de femmes, souvent des célébrités, assument ce qui aurait été impossible il y a quelques années", estime le sociologue. "Il y a un courant anglo-saxon, porté en grande partie par les stars américaines, qui prône une démarche 'on s’assume', 'on est soi-même', au naturel, relayé à grands coups de blogs, d’Instagram. Cela se diffuse un peu en France." Marilou Bruchon-Schweitzer est moins optimiste, même si elle constante, elle aussi, cette recherche "d'authenticité" : "La femme vieillissante est coincée entre deux exigences contraires : séduire, plaire et donc éviter de porter visiblement les stigmates de la vieillesse (donc se teindre), ce qui était la norme dominante jusqu'ici ; ou se teindre les cheveux, mais qui aujourd'hui, est vu comme tricher sur son âge, recourir à des artifices, tromper."


En France justement, une journaliste de mode pourrait bien  aider à libérer le tabou. Il y a deux ans, Sophie Fontanelle a décidé d’arrêter les colorations. Elle a laissé, petit à petit, le blanc envahir ses cheveux, et balayer la teinture. Elle sort un livre "Une apparition" en août prochain, qui raconte cette expérience. Mais en attendant, elle a documenté tout le processus, sur instagram, via le hashtag #uneapparitionsophiefontanel. S’y empilent des photos d’elle, ou plutôt de ses cheveux, et de leur évolution. De la barre blanche, aux longueurs. Et elle, apparait virevoltante, pimpante, souriante, rayonnante. Bref, apparemment, les cheveux gris, c’est un bonheur. 

Maintenant, on me remarque, cela me procure une joie, je suis devenue beaucoup plus sourianteSophie Fontanel

Dans une interview en 2015, elle raconte les réactions. Des proches, des amis, de la sphère professionnelle. Qui, derrière l'anecdote, soulèvent des questions plus profondes. "Au départ, les gens m’ont dit 'oui, tu as raison, on s’en fout, il faut assumer de vieillir'", dit-elle. "Mais ce n’est pas du tout pour ça que je le fais, je le fais pour moi !" A 80%, dit-elle, les réactions sont positives. Mais pas toutes : "J’ai une amie qui ne peut pas accepter cette idée. Pour elle, c’est comme si j’arrêtais de me laver", raconte la journaliste. "C’est l’idée bourgeoise de ce qu’une femme doit être, d’un soin qu’elle doit s’apporter, alors qu’il y a un soin immense qu’on apporte à sa personne en ayant les cheveux blancs."  Ce qui lui pose question, aussi, sur le rapport à l’image. "Il n’y a quand même pas qu’une seule façon d’exister ! Les gens ont-ils si peur que ça de la différence ?" Elle, en tout cas, adore ses nouveaux cheveux : "Il y a comme une espèce de lumière qui est arrivée sur ma tête. Maintenant, on me remarque, cela me procure une joie, je suis devenue beaucoup plus souriante, j’ai changé ma manière de m’habiller." 


Sa relation aux hommes a elle aussi changé. "Pas du tout de la manière dont on pense !", dit la journaliste. "Maintenant que je m'assume, que je me comprends, que je me réveille, des hommes beaucoup plus jeunes se mettent à s'intéresser à moi." Amusée, elle raconte avoir été au début déconcertée, se faisant l'effet d'uyne gérontophile". 

Et de raconter une anecdote dont elle est fière : "Un jour, dans une boulangerie, un homme lui demande : Vous ne voulez pas dire à ma femme qu'elle serait sublime avec les cheveux blancs ?' J'ai trouvé ça génial !", raconte Sophie Fontanel. "Cela montre qu'on se trompe sur ce qu'on croit que veulent les hommes". "Un truc me mets hors de moi, c'est quand j'entends la phrase ça ne plait pas aux hommes ! D'abord les hommes ne savent pas vraiment ce qu'ils veulent, et en fait, ils sont plutôt très souples !"

Il faut garder une coupe tonique et se maquiller un peuBrigitte

Il y a quelques jours dans l’Obs, Lio est elle revenue sur les réactions qu’elle avait suscitées. Raconté comment, à l’époque, elle s’était fait prendre en photo sans y penser. Mais que la foule des réactions l’avait fait réfléchir. Estimé que, sans doute, avec le recul, son geste était porteur d’un discours plus idéologique sur l’âge, le regard sur la femme. "C'est une manière de montrer cette pression continue sur les femmes", dit-elle aujourd'hui. "C’est drôle parce que ça fait se lever les boucliers de tout le monde." Même des proches. "Il n'y a pas d'appui de l'entourage", dit Lio. "La réaction de ses filles, surtout, a été dure à avaler. "C'est peut-être ce que j'ai trouvé le plus difficile.  Le "s'il te plaît, ne te laisse pas aller", de mes filles. C'est normal, on ne peut pas leur en vouloir. Quand ils vous voient avec les cheveux blancs, vos enfants s'inquiètent", dit Lio. "Moi pourtant je n’ai pas peur de vieillir, et de le dire".


Ces personnes publiques sont-elles en train d’ouvrir la voie ? Peut-être, sans doute. De plus en plus, les femmes semblent embrayer.  Fières de porter ce blanc ou ce gris flamboyant. D’assumer. De dire que le gris, le blanc, c’est très joli aussi. Car notre appel à témoignage sur Facebook a aussi récolté quantité d’histoires de femmes qui assument.  


"Pour rien au monde je ne les cacherais !", s’écrie Isabelle, qui en a eu "de très bonne heure". "On m'a dit que j'avais l'air d'une vieille, mais cela m’a plutôt adouci le visage ! Vive les cheveux blancs qui étincellent au soleil !" "Pas toujours facile, on nous traite plus facilement de 'vieille', voire de 'négligée'", raconte Brigitte. "Mais ma coiffeuse m'a convaincue de ne plus faire de teinture : il faut garder une coupe tonique et se maquiller un peu." Cali, elle, a les cheveux blancs longs attachés en queue de cheval basse. "Lorsqu'on est soignée, c'est très distingué, avec un petit maquillage léger, je trouve cela plus joli qu'une vieille colorée... " Andrea s’est teinte en gris, "et en fait d'après ma fille ça me rajeunit. Et ça me plaît bien !" 


L’histoire finira, comme elle a commencé, sur une parole d’homme, pour contrebalancer celle de l’entrée. Celle de Boudjenah : "C'est du grand n'importe quoi. Les phénomènes de société sont nuls. Les femmes sont belles comme elles sont. Restez comme vous êtes. Vous êtes merveilleuses. N'écoutez personne !"

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