Costa-Gavras : "Avec la dette grecque, l'Europe a voulu faire un exemple"

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INTERVIEW - Grand maître du thriller politique, le cinéaste Costa-Gavras raconte les coulisses de la crise grecque dans "Adults in the room", en salles le 6 novembre prochain. Une adaptation passionnante du livre de Yánis Varoufákis, l’éphémère et iconoclaste ministre de l’Economie qui tenta de renégocier la dette de son pays.

De "Z" à "Amen" en passant "Missing" et autre "Music Box", Costa-Gavras a toujours aimer utiliser le cinéma de genre pour raconter les conflits de notre temps.  Sept ans après "Le Capital",  le cinéaste franco-grec de 86 ans revient aux affaires avec "Adults in the room". Une adaptation du livre de Yánis Varoufákis, le sulfureux ministre de l’Economie qui tenta, au printemps 2015, de renégocier la dette de son pays avec ses homologues européens. Entretien… 

Raconter la crise grecque en deux heures, ça pourrait être frustrant pour le spectateur, comme le cinéaste que vous êtes. Comment vous y êtes-vous pris pour que ce ne soit pas le cas ?

Je suis parti de l’idée que j’allais faire un film, et pas une étude historique sur cette période. Autrement ça durerait plusieurs jours ! Je voulais montrer l’essentiel, dans une forme compréhensible que le public pourrait comprendre de manière normale. 

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Pourquoi se focaliser sur le bras de fer entre le nouveau pouvoir grec et l’Europe ? 

L’idée initiale, lorsque l’affaire de la dette a éclaté, et que j’entendais pendant des semaines et des mois des choses négatives, c’était de faire un film sur ce qui se déroulait en Grèce. Et puis j’ai réalisé qu’il manquait un intervenant dans cette première version : l’Europe. Alors j’ai changé complètement et je me suis dit qu’il fallait faire une tragédie. Pourquoi ? Parce que tous intervenants dans cette histoire ont raison. Mais ils n'entendent pas la raison du peuple grec. C’est comme ça que j’ai construit le scénario et par la suite le film.

Vous imaginez un ministre des finances comme Bruno Lemaire aller à une réunion européenne avec son sac à dos sur l’épaule ? - Costa-Gavras

Le livre de Yánis Varoufákis a-t-il constitué l’étincelle nécessaire ? 

Il a été essentiel. Auparavant j’avais réuni beaucoup de matériel, beaucoup d’informations, écrites et filmées. Mais il me manquait ce qui s’était passé à l’intérieur. Lorsqu’il y a eu le référendum, et que Varoufákis a démissionné, ça m’a paru étonnant dans la mesure où tous les autres restaient. J’ai voulu le voir, je l’ai contacté, et il m’a raconté qu’il était en train d’écrire un livre, à partir de ses notes et des enregistrements qu’il avait réalisé. Là je me suis dit qu’il y avait un film et que ce serait le cœur-même de l’histoire.

Yánis Varoufákis, c’est un personnage de film, non ? 

C’est un personnage très particulier. C’est un ministre qui se baladait à moto, qui s’habillait sans cravate, parfois la chemise en dehors du pantalon. D’une manière qui avait beaucoup irrité les Grecs. Quelque part c’est normal ! Vous imaginez un ministre des finances comme Bruno Lemaire aller à une réunion européenne avec son sac à dos sur l’épaule ? On s’en est servi pour dire qu’il était égoïste, superficiel, qu’il ne savait pas ce qu’il représentait. Mais quand on lit ses notes et qu’on entend ses enregistrements, les choses sont très claires.

On s’occupait de la dette, qui n’était pas payable. Mais on ne s’occupait pas du peuple qui souffrait- Costa-Gavras

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris ? 

D’abord la manière dont on abordait le problème grec à l’intérieur de l’Union européenne. Christine Lagarde (la présidente du FMI – ndlr) a dit très vite que la dette étant tellement énorme, le peuple grec ne pourrait pas la payer. Malgré cela tout le monde disait ‘il faut la payer, il faut la payer’. Elle a fini par avoir cette phrase qui est devenu le titre du film : 'il faut des adultes dans cette pièce'. Et elle avait absolument raison. On s’occupait de la dette, qui n’était pas payable. Mais on ne s’occupait pas du peuple qui souffrait. Ce qui m’a surpris aussi dans les discours, c’est une sorte de racisme latent contre le peuple grec.

Faut-il voir ce film comme une attaque contre une Union européenne coupée des réalités des citoyens ? 

Ce que je montre, c’est que la préoccupation des dirigeants européens à Bruxelles, c’est l’économie. Alors qu’au départ elle n’a pas été créée pour ça. Désormais c’est un moteur qui marche à fond. Le problème avec la Grèce, c’est que des régimes de droite, conservateurs, se sont soudain retrouvés face à un régime de  gauche auquel ils ne voulaient pas faire de cadeau. Et puis les gouvernements grecs ont beaucoup triché avec l’Europe. De droite comme de gauche, ils ont donné des faux chiffres partout pendant des années. Si bien qu'avec la dette grecque, l'Europe a voulu faire un exemple. Même si elle savait qu’elle était impossible à payer.

Comment définiriez-vous le couple que forme Yánis Varoufákis avec le Premier ministre Aléxis Tsípras ? 

Ça a commencé comme une grande histoire d’amour. Elle a évolué au fur et à mesure des pressions que subissait Tsípras même s’il a continué à faire confiance à Varoufákis. Il lui a dit un jour qu’il se sentait comme un espadon pris à un hameçon. Pour un Premier ministre, c’est quelque chose de dramatique et très mélancolique à la fois. Il ne l’exprime pas souvent, mais c’est présent tout le temps et je voulais le montrer dans le film.

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Où est en la Grèce aujourd’hui ? 

Comme je le dis dans le film, la crise continue. J’ai lu il y a quelques jours un article qui expliquait que 35% des Grecs sont pauvres. Un salaire sur trois est de 317 euros par mois. Le chômage a baissé un peu mais il reste aux alentours de 18%. Et comme le pouvoir d’achat reste faible, les commerces continuent à fermer. C’est un cercle vicieux. Le pire, c’est que malgré les ventes qui ont été réalisées par l’Etat, la dette du pays reste très élevée, à un niveau proche de la dette initiale.

>> "Adults in the room", de Costa-Gavras. Avec Christos Loulis, Alexandros Bourdoumis, Ulrich Tukur. En salles le 6 novembre

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