"Notre vie est en jeu" : face au coronavirus, l'inquiétude des cinémas indépendants

Le cinéma indépendant Max Linder Panorama à Paris, est fermé depuis le 14 mars en raison de la pandémie de coronavirus.
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INTERVIEW – Fermées depuis sept semaines, les salles de cinéma indépendantes se retrouvent privées d'une trésorerie indispensable à leur survie. LCI s’est entretenu avec Claudine Cornillat, gérante, directrice et programmatrice du Max Linder Panorama, l’une des plus mythiques de la capitale.

Son écran unique est noir depuis le 14 mars. Salle mythique de 580 places au cœur de Paris, le Max Linder Panorama attend patiemment le retour de ses spectateurs dont il est privé en raison de la pandémie de coronavirus. Ouvert en 1919, ce cinéma indépendant a bien connu une longue période d’interruption il y a quelques années pour rénovation. Mais jamais il n’avait été autant en danger. Sa gérante, directrice et programmatrice, Claudine Cornillat, livre à LCI ses inquiétudes pour l’avenir sans jamais perdre l’espoir qui accompagne le soutien massif reçu par ses spectateurs depuis le début de la crise.

Quel est l'impact d'une telle fermeture des salles de cinéma sur la vôtre ? 

J’ai essayé de lister les points positifs de cette fermeture. On mesure le lien fort qui nous unit avec notre public, avec qui on garde le contact. Et ça se manifeste par des tas de messages de soutien et des quasi déclarations d'amour. On était très contents et très émus. On a même reçu des poèmes ! Dans tous les cas, les gens nous disent : "Vivement la réouverture. On sera là". On voit à quel point les gens sont attachés à cette salle. Cette période renforce aussi la cohésion de notre association, la CIP (Cinémas indépendants parisiens, ndlr). On se réunit une à deux fois par semaine, en visioconférence. On met en commun nos moyens pour envisager la réouverture de nos salles. Ça nous oblige aussi à réfléchir sur nos métiers, nos perspectives à venir. Ça nous oblige à nous réinventer.

Quels sont les impacts négatifs ?

En tout premier lieu, les trésoreries. Nos économies sont extrêmement fragiles en tant que salles indépendantes parisiennes et les loyers, ou bien les remboursements d’emprunts, sont très lourds. Le foncier à Paris est quelque chose de conséquent. Si on n'est pas exonéré de loyer, c'est dramatique. Mais vraiment dramatique. On ne sait pas comment on pourra se relever, alors même qu'il existe évidemment des mesures dont bénéficient pas mal de secteurs, comme le chômage partiel. Combien de temps allons-nous être fermés ? Quatre mois ? Si on est obligé de payer nos loyers sans aucune recette, ce n’est pas possible. 

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Si on n’est pas exonéré de loyer, on ne sait pas comment on pourra se relever- Claudine Cornillat

Le gel des loyers est-il à l’étude ?

C'est le combat de la fédération des exploitants, la Fédération nationale des cinémas français, de pouvoir obtenir une exonération des loyers pour toute la France. On le dit et redit à la mairie de Paris, qui est prête à nous soutenir. Mais maintenant, je ne sais pas dans quelles conditions. J’ai essayé de dialoguer avec mes deux bailleurs mais bien sûr, eux me proposent un échelonnement des paiements. Ce qui permet de tenir mais ne résout rien. Ça, c'est le point négatif le plus important, bien évidemment, parce que c'est notre vie qui est en jeu. 

Mi-mars, le ministre Franck Riester a annoncé débloquer une aide de 22 millions d’euros pour les professionnels de la culture. Les cinémas indépendants ont-ils été concernés ?

Je ne sais pas mais j’espère que quelque chose va être prévu. J’aimerais beaucoup que notre ministre de la Culture puisse intervenir pour mesurer les effets de cette crise, notamment dans le secteur du cinéma. Il faut faire en sorte qu’il y ait une aide conséquente pour les salles, sinon beaucoup vont fermer.

Depuis le début du coronavirus, on parle de nombreux domaines culturels mais très peu du cinéma. Est-il l’un des grands oubliés de cette crise ?

J’ai écouté attentivement Edouard Philippe (lors de l'annonce du plan de déconfinement mardi 28 avril, ndlr) et j’ai été absolument révoltée quand j’ai vu que la culture ne constituait qu’une parenthèse de sa prise de parole, entre les bars et les restaurants. Je suis en complet accord avec la tribune signée par des acteurs, producteurs et réalisateurs. Et nous alors ? Pourquoi personne n’en parle ? C’est incroyable, Emmanuel Macron non plus n’en a absolument pas parlé. C’est fou, alors que le cinéma est le loisir préféré des Français.

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La réouverture, c’est un autre point difficile. Ça se dessinerait plutôt pour début juillet. Mais tant qu'on est dans l'incertitude, on ne peut pas s'organiser- Claudine Cornillat

Une première phase de déconfinement est annoncée pour le 11 mai mais ne concerne pas les salles de cinéma. Comment appréhendez-vous la sortie de crise ?

La réouverture, c’est un autre point difficile. Ça se dessinerait plutôt pour début juillet. Mais tant qu'on est dans l'incertitude, on ne peut pas s'organiser. On sait que ça va être long et difficile parce qu’il va falloir mettre en place des mesures sanitaires très précises. Il faut d'abord qu'on rassure bien sûr nos équipes mais aussi les spectateurs pour leur redonner envie de venir. Ça va sans doute passer par un espacement des séances et un espacement dans la salle. Il se trouve que le Max Linder, heureusement est suffisamment grand pour pouvoir répartir les gens sur trois niveaux.  Nettoyage des poignées de porte, des toilettes, désinfection, gel à disposition, masques obligatoires au moins dans le hall et dans les parties communes... Voilà ce qui se profile. Je suppose qu’on va recevoir des consignes précises. J’ai déjà d’ailleurs commandé des masques pour mes équipes. Les spectateurs sont censés s’en procurer eux-mêmes, mais on verra. La Fédération des exploitations a mis en place un groupe de travail pour réfléchir à toutes ces conditions qui sont indispensables pour la réouverture des salles et pour garantir la sécurité de tous. 

 

Dans un entretien à Box Office Pro en avril 2019, vous dénonciez "l’inégalité de traitement réservée aux cinémas indépendants parisiens, notamment sur la programmation, l’accès aux films". Pensez-vous que la crise sans précédent que traverse l’industrie du cinéma va aussi changer les rapports de force ?

On est en lien avec la médiatrice du cinéma parce que nous avons très très peur d’être un peu les oubliés. Alors peut-être pas le Max Linder, car il a une programmation très particulière centrée sur les grands auteurs américains. Mais pour la plupart des salles indépendantes, la question de l’accès aux films se pose. Comment seront-ils diffusés ? Qui sera prioritaire ?  S’ils le sont partout, si c’est le marché libre, ça va être un peu compliqué. Les multiplex vont-ils prendre un même film dans plusieurs salles ? Qu’est-ce qu’il nous restera à nous ? Des miettes, ou aura-t-on accès aux films d’art et essai porteurs ? Tout ça fait partie d’une bagarre qui sera évidente au moment de la réouverture. Même si, à l’heure actuelle, on a le sentiment d’une solidarité professionnelle qui fait plutôt chaud au cœur. Tout le monde est conscient qu'on doit tous survivre pour maintenir toute la chaîne cinématographique. Mais ça n'empêchera pas les tensions au moment de la réouverture. D’ores et déjà, on s’y prépare et on alerte. Je pense qu’on sera soutenu pour l’accès aux films. Si la sortie de "Tenet" de Christopher Nolan est maintenue au 22 juillet, on espère très fort l’avoir.

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Le confinement a aussi poussé les distributeurs à changer leurs stratégies en optant pour la sortie directe en VOD de films destinés au cinéma, comme "Pinocchio" de Matteo Garrone qui sera disponible le 4 mai sur Amazon Prime Video. Cela vous inquiète-t-il pour l’avenir ?

Complètement. Est-ce que ça peut être une brèche qui peut avoir une conséquence sur la chronologie des médias ? On était tous atterrés et attristés de voir qu’un distributeur comme Le Pacte, avec un film aussi formidable que "Pinocchio" qui nécessite un grand écran, puisse le sortir directement en VOD. Après, ils ont certainement leurs raisons, mais on est tous assez consternés et très inquiets.

Que peut faire le public pour aider à préserver ces joyaux que sont les salles de cinéma indépendantes ?

Je crois que le meilleur soutien que le secteur de l'exploitation indépendante puisse avoir, c’est cet acte fort et militant d’acheter des places. Il existe des cartes CIP de 5, 10 ou 20 places qui permettent d’aller dans toutes les salles de cinéma indépendantes parisiennes.

Pour rester positif, avez-vous déjà une idée du premier événement que vous organiserez pour la réouverture ?

Pour le moment non, mais on est en lien avec des réalisateurs amis pour pouvoir faire aussi toute une campagne de promotion de nos salles de cinéma indépendantes. Elles représentent quand même la pluralité et la garantie de la diversité cinématographique donc c’est important qu’on continue à exister. Même si les circuits sont importants aussi, je dirais qu’on est un peu le supplément d’âme. La mairie de Paris en a parfaitement conscience et va tout faire pour qu’on continue à fonctionner dans les meilleures conditions.

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