"Proxima" : "Il y a un côté spectaculaire dans l'univers des astronautes mais l'idée c'était de parler pour toutes les femmes"

"Proxima" : "Il y a un côté spectaculaire dans l'univers des astronautes mais l'idée c'était de parler pour toutes les femmes"
Sorties

INTERVIEW - Pour son troisième long métrage, Alice Winocour dresse le portrait d'une femme astronaute qui doit jongler entre sa préparation extrême avant de partir en mission vers Mars et la séparation à venir avec sa fille. Un récit poétique, bouleversant et profondément humain sur lequel elle revient pour LCI.

Rendez-vous était donné à la veille de la sortie de son film, dans un grand hôtel parisien. Alice Winocour commande un soda et commence à évoquer "Proxima", sa troisième réalisation, quand Eva Green entre dans la pièce. Les deux femmes se saluent chaleureusement et s'encouragent avant d'entamer un dernier marathon médiatique avec la presse internationale cette fois-ci.

La cinéaste offre à la comédienne française son plus beau rôle. Celui de Sarah, une astronaute qui se prépare à affronter sa première mission dans l'espace tout en devant préparer sa fille de 7 ans à leur séparation inéluctable. Une histoire poignante qui décrypte son auteure.

LCI : "Proxima" questionne le féminin, la maternité et le regard que la société porte sur les mères qui travaillent. Pourquoi avoir choisi d’inscrire votre récit dans le domaine de la conquête spatiale ?

Alice Winocour : Le cinéma américain a pas mal monopolisé la représentation de l'espace avec toujours la même vision viriliste, très conquérante. C'est le monde de la super puissance. Je me suis intéressée à la figure de l'astronaute femme et comme la thématique du film était la séparation d'une mère et sa fille, je trouvais intéressant que ça raisonne avec ce à quoi sont confrontés tous les astronautes, c'est-à-dire la séparation avec la Terre. Je voulais faire une sorte de fable, une histoire très simple qui porterait en même temps les deux dimensions qui sont contenues dans le titre "Proxima". "Proxima", ça veut dire "proche" et en même temps l'exoplanète Proxima est située à quatre années-lumières de nous, soit 40.000 milliards de kilomètres. C'est extrêmement loin mais en même temps c'est proche, comme une mère et sa fille. Il y avait aussi l'idée de questionner ce qui nous attache à la fois à nos proches et à cette Terre. Et ce n'est pas une projection de ma part car dans le protocole russe, on dit "séparation ombilicale" au moment de quitter la Terre. C'est vraiment quelque chose qui existe cette idée de la Terre-mère. 

LCI : Le film est aussi le choc entre l’intime de la relation mère-fille et l’infiniment grand de l'espace. C'est une forme d'opposition au final très complémentaire.

Alice Winocour : Oui, c'est ça. Mon obsession de l'écriture, du tournage, du montage et même à la musique était de confronter l'infiniment petit à l'infiniment grand. C'était vraiment une direction de réalisation aussi avec la musique de Ryuichi Sakamato. On a choisi de capturer les bruits de la Terre plutôt que d'être dans le space opera, qui est la musique de l'espace. Il y a un côté spectaculaire dans cet univers mais l'idée c'était de parler pour toutes les femmes. Ce déchirement entre son travail et ses enfants que vit le personnage de Sarah, c'est quelque chose qu'on peut vivre dans d'autres mondes, qui ne sont pas forcément très compétitifs. Cette charge mentale et cette difficulté à concilier ces deux aspects de la vie touche toutes les femmes et est trop dans l'ombre. L'idée, c'était de mettre cette question dans le champ du cinéma, dans le champ du visible. 

Encore aujourd'hui, des femmes s'autocensurent et n'envisagent même pas la possibilité de mener une carrière, ou en tout cas d'aller vers le métier qu'elles aimaient, si elles veulent avoir des enfants- Alice Winocour

LCI : Vous rendez hommage en fin de film à une dizaine de femmes astronautes et mères. Certaines d’entre elles vous ont-elles livré leur propre histoire pour construire votre récit ?

Alice Winocour : Oui mais je me suis autant appuyée sur des témoignages d'hommes que de femmes. Quand Sarah arrive à Moscou, la Russe qui l'accueille lui parle de Valentina Terechkova, la première femme à avoir été dans l'espace, et lui dit : "Elle a donné son nom à un cratère de la Lune mais sur sa face cachée donc j'espère que toi tu donneras le tien à un cratère sur la face visible". Il n'y a que 10% des femmes astronautes et elles sont confrontées à des difficultés auxquelles les hommes ne doivent pas faire face. Elles doivent faire le même travail qu'eux mais plus intensément pour montrer qu'elles sont crédibles et justifier leur présence. C'est aussi quelque chose que toutes les femmes peuvent ressentir. Une astronaute m'expliquait que "plus on monte haut, moins il y a de femmes". Et ça correspond à la réalité de tous les mondes. ça m'énerve un peu quand on dit que le personnage de Matt Dillon (qui incarne le compagnon de mission d'Eva Green) est "caricatural dans le machisme". 

Encore aujourd'hui, des femmes s'autocensurent- Alice Winocour

En réalité malheureusement, ces comportements existent. Quand on travaille dans ce type d'univers en tant que femme, on a intégré qu'il faut faire avec ce type de réflexions. Ce qui est plus compliqué, c'est de surmonter ses propres obstacles, des obstacles intimes qui viennent de la construction sociale de cette mère parfaite et du conditionnement qu'on a subi depuis notre enfance avec nos mères et nos grands-mères. Je pense que c'est un film qu'on peut voir avec sa fille mais aussi avec sa mère et sa grand-mère. Cette idée que la mère est celle qui doit encore assumer la plus grande partie des charges et des responsabilités de la famille se transmet de génération en génération. Encore aujourd'hui, des femmes s'autocensurent et n'envisagent même pas la possibilité de mener une carrière, ou en tout cas d'aller vers le métier qu'elles aimaient, si elles veulent avoir des enfants. Il y a cette autocensure en amont. Je pense que les pires ennemis des femmes sont les femmes elles-mêmes, à cause de ce conditionnement social.

LCI : "Proxima", c’est le nom de la mission qui va emmener Sarah sur Mars mais ça veut surtout dire "la prochaine" en espagnol. Cette question de la transmission avec sa fille Stella est centrale. Stella qui signifie étoile en italien, d'ailleurs.

Alice Winocour : L'idée, c'était que la mère était complètement obsédée par l'espace. Même le chat s'appelle Laïka (nom de la première chienne envoyée dans l'espace en 1957, ndlr). Toute son énergie est concentrée vers son rêve et il y a quelque chose de violent pour les enfants à vivre ça. Je voulais aussi montrer comment Stella se détachait du rêve de sa mère. Il y a aussi un parcours de libération de cette petite fille. Elle va être plus terrienne, la mère plus tournée vers les étoiles. J'ai l'impression que l'image de la mère parfaite fait beaucoup de mal aux mères mais aussi aux pères et aux enfants. Ce qu'on voit aussi dans le film, c'est que la réorganisation de la famille se fait très bien quand la mère s'en va. Le père se révèle complètement adéquat, la fillette le découvre et ça lui fait du bien d'être à ses côtés. Il y a une sorte de trajet d'émancipation avec la question qui déchire le personnage de Sarah : vaut-il mieux être cette mère parfaite, cette construction sociale, cet idéal inaccessible ou vaut-il mieux transmettre, en tant que mère, que ce qui compte dans la vie, c'est de vivre ses rêves et d'aller au bout de ce pourquoi on est fait ? J'ai beaucoup pensé à ma fille, qui a l'âge du personnage, mais je me suis aussi beaucoup projeté. C'est marrant parce qu'on m'a dit que les personnages des enfants étaient souvent les réalisateurs dans les films. Beaucoup de détails et de sensations venaient de mon enfance, comme écouter les conversations sous les tables, espionner les gens par la fenêtre, cette peur du monde extérieur.

LCI : Magnétique et émouvante comme jamais, Eva Green livre l’une de ses plus belles performances d’actrice - si ce n'est la meilleure. La choisir pour le rôle de Sarah, c’était une évidence ?

Alice Winocour : Je pense rarement à des acteurs à l'écriture parce que je trouve ça plus intéressant de se pencher d'abord sur la complexité du personnage. J'ai pensé tout de suite à Eva Green car elle m'a toujours fascinée. Elle un a visage et un corps fascinant, il y a quelque chose chez elle de l'ordre de l'étrangeté que je trouve très poétique. Elle dit elle-même qu'elle ne vient pas de cette planète et je trouve que ça se sent aussi. Je me connecte mieux avec les gens qui sont marginaux, ou en tout cas pas vraiment dans le moule. J'ai découvert en travaillant avec elle à quel point elle était drôle et loin de son image un peu gothique. Mais l'univers un peu gothique et le romantisme noir, c'est aussi quelque chose dont je me sens très proche et qui nous a rapprochées. Ce n'est pas un hasard qu'elle soit une égérie de Tim Burton. J'aimais bien qu'elle soit une guerrière, qu'elle ait ce côté amazone pour la confronter à une petite fille de 6-7 ans et pour voir un autre type de représentation de mère. Parce qu'on voit toujours le même à l'écran alors que dans la vie, on est toutes très différentes.

L'astronaute italien Luca Parmitano, qui était amoureux d'Eva Green depuis l'adolescence et avait un poster d'elle dans sa chambre, était complètement halluciné de la voir dans le couloir- Alice Winocour

LCI : Contrairement aux space movies américains, on suit là l’entraînement extrêmement difficile des astronautes avant de partir en mission. Comment s’est déroulé le vôtre en temps que cinéaste ?  Combien de temps a été nécessaire avant de pouvoir mettre votre film en orbite ?

Alice Winocour : Il a fallu deux ans pour écrire le scénario, un peu plus de huit mois de préparation et 47 jours de tournage, sans compter les voyages. On avait quatre lieux de tournage : l'agence spatiale européenne à Cologne, la base militaire Star City à 1h30 de Moscou, le Cosmodrome de Baïkonour (Kazakhstan) et un autre dans le sud de la France. On avait toujours le même noyau d'équipe française puis on travaillait avec les gens sur place. 

LCI : C'est un luxe de pouvoir investir les lieux où s'entraînent réellement les astronautes, non ?

Alice Winocour : C'était très exaltant de filmer des lieux qui ne l'avaient jamais été. Il y avait un côté vierge de cinéma et de représentation. Quand on tourne à l'endroit même d'où les fusées quittent la planète, c'est un lieu chargé d'émotions. Ce n'est pas comme si on était sur un plateau. C'était aussi une très grande contrainte car c'était des bases militaires avec des checkpoints. Il y avait une sorte de chaos qui venait de la difficulté de cet accès mais je me sens assez bien dans le chaos. C'est un peu mon élément naturel et ça me rassure pour amener la vie sur un tournage. C'était parfois dur de concilier la logistique d'un tournage et la cohabitation avec des astronautes qui s'entraînaient vraiment là. Ils hallucinaient de nous voir là et ça crééait parfois des situations un peu absurdes. L'Italien Luca Parmitano, qui était amoureux d'Eva Green depuis l'adolescence et avait un poster d'elle dans sa chambre, était complètement halluciné de la voir dans le couloir. 

LCI : Thomas Pesquet, le dernier Français à s’être envolé vers les étoiles, fait une apparition remarquée dans le film, sur les lieux mêmes où il a préparé son départ dans l’espace. A-t-il été difficile de le convaincre ?

Alice Winocour : La première fois que je l'ai rencontré, c'était au milieu de la steppe à Baïkonour juste avant son vol sur lequel il était doublure. J'ai assisté à une partie de ses entraînements avant et après son vol. Des liens humains se sont tissés. Je lui posais des questions sur lui, il me donnait des conseils par rapport aux entraînements. On l'a vu plusieurs fois avec Eva, il était un peu le parrain du film. C'est un astrophysicien qui m'a dit : "Mais pourquoi tu ne lui demandes pas de faire une apparition ?" C'est vrai qu'un vrai astronaute a tourné dans "Apollo 13" et qu'on voit la vraie Erin Brokovich dans "Erin Brokovich". Beaucoup d'entraîneurs de l'agence spatiale européenne (ESA) jouent des personnages dans le film car il y a des gestes avec lesquels on ne peut pas tricher. Sans le partenariat de l'ESA, on n'aurait pas pu faire ce film. Il a fallu les convaincre qu'il était nécessaire. C'est impossible que les travaux de l'agence spatiale européenne ne soient pas représentés. Les Américains s'entraînenent aussi à Star City et la langue de l'espace, c'est le russe. Parce que le seul endroit d'où on peut quitter la planète aujourd'hui dans une fusée habitée, c'est Baïkonour. On parle beaucoup de l'aspect documentaire mais "Proxima" est avant tout une fiction avec des émotions et un aspect romanesque. Ce qui primait avant tout pour moi, c'était de raconter une histoire particulière, une relation spécifique et humaine. 

LCI : Les astronautes mettent leur corps et leur esprits à rude épreuve pour quitter notre planète, faisant face à la séparation avec leurs proches mais aussi à la possibilité de ne pas revenir. Finalement, on n’est pas mal sur Terre non ?

Alice Winocour : Je voulais montrer dans le film qu'il n'y a pas d'autre endroit pour nous. C'est ce que racontent tous les astronautes qui n'ont pas la même vision que nous de la Terre. Ils la voient comme un vaisseau, on voyage avec elle dans l'espace très hostile qu'est le cosmos. Tout ça est extrêmement fragile et les conditions dans l'espace sont absolument inhumaines, ce dont on n'a pas vraiment conscience car les films d'espace commencent toujours de la même manière. C'est une vision post-apocalyptique avec une Terre dévastée. C'est foutu et il faut aller trouver un autre lieu de vie possible. Ça exprime le rêve d'un ailleurs. Sauf que dans la réalité, il n'y a pas d'autre lieu de vie possible. Dans l'espace, on grandit, on vieillit, la vision se détériore, c'est pour ça que la préparation est aussi violente pour les astronautes. Ils doivent muter et devenir des "space personnes" avant de partir. Tout le film montre à quel point c'est dur de quitter cette Terre et à quel point, du coup, on doit la protéger.

"Proxima" d'Alice Winocour

avec Eva Green, Zélie Boulant-Lemesle, Matt Dillon et Sandra Hüller

en salles le 27 novembre 2019

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter