Faut-il (ou pas) avoir peur du Joker de Joaquin Phoenix ?

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DÉCRYPTAGE - En salles ce mercredi en France, "Joker" a réalisé un démarrage canon outre-Atlantique le week-end dernier. Un succès à peine entaché par la polémique suscitée par la violence de son personnage, interprété avec brio par l’acteur Joaquin Phoenix. Explications.

C’est un film dont la sortie a pris une tournure plus sulfureuse que prévue. Tout du moins dans l’esprit du réalisateur Todd Philips et du comédien Joaquin Phoenix. Lorsqu’ils viennent assurer la promo de "Joker" en France, le 24 septembre dernier, auréolés du Lion d’or glané à Venise, les deux hommes ne savent pas encore que ce drame puissant, qui raconte les origines de l’adversaire préféré de Batman, va rouvrir des blessures encore vives outre-Atlantique. 

Quelques heures après notre rencontre, les familles des victimes de la fusillade d’Aurora, en juillet 2012, vont en effet lancer l’alerte dans une lettre ouverte adressée à la direction de la Warner. Rappelons que lors d’une projection de "The Dark Knight Rises", le film de Christopher Nolan avec Christian Bale dans le rôle-titre, un jeune home se faisant appeler le Joker avait ouvert le feu sur le public, faisant 12 morts et 58 blessés.

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Dans leur courrier, les familles ne demandaient pas l’interdiction du film. Mais elle en appelait à la responsabilité du studio, lui demandant de s’engager dans la lutte contre la circulation des armes à feu aux Etats-Unis, un fléau encore à l’origine de deux tueries spectaculaires l’été dernier au Texas et dans l’Ohio. "Joker" irait-il trop loin en humanisant un psychopathe qui devient l’icône des opprimés après avoir perpétré un triple meurtre ?

Trois jours avant son passage par Paris, Joaquin Phoenix avait quitté une interview lorsqu’un journaliste anglais lui avait demandé s’il craignait que son interprétation puisse inspirer le même genre de personnage qu’il décrit. Le comédien était revenu après quelque secondes plus tard... expliquant qu’il n’avait jamais réfléchi à la question. 

J’ai réalisé que c’était quelqu’un qui avait souffert de traumatismes durant l’enfance. J’ai commencé à avoir de la compassion pour lui et à comprendre ses démons- Joaquin Phoenix, à propos du Joker

Face à nous, il s’était montré très lucide sur l’ambiguïté du personnage. Un aspect qui l’avait interpellé dès la lecture du scénario. "Ça posait beaucoup de questions difficiles sur la responsabilité. La responsabilité individuelle, la responsabilité des parents, la responsabilité de la société", expliquait-il. 

"C’est une histoire très dure par moment. Son comportement, sa façon de justifier ses actes, son auto-apitoiement (…) J’ai réalisé que c’était quelqu’un qui avait souffert de traumatismes durant l’enfance qui l’ont façonné. J’ai commencé à avoir de la compassion pour lui et à comprendre ses démons. Mais ce n’est pas un film facile, ce n’est pas un personnage facile à aimer."

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Même son de cloche du côté d'un Todd Phillips qui a dû batailler avec les dirigeants de la Warner et de DC Comics pour imposer sa vision. "Au début, ils m’ont dit que j’étais fou", nous confiait le cinéaste, connu jusqu’ici pour ses comédies à succès comme la trilogie "Very Bad Trip". 

"Un film, quelle que soit la période où vous le situez, tend un miroir au monde dans lequel nous vivons aujourd’hui", répondait-il à propos du choix de situer l’intrigue de son film en 1981. "Je voulais aussi revenir à l’époque de la fin des années 1970, où des drames centrés sur des personnages pouvaient encore être tournées dans le système des studios", précisait le cinéaste, ouvertement influencé par le "Taxi Driver" de Martin Scorsese. Un chef d'oeuvre interprété par Robert De Niro qui tient un rôle clé dans "Joker".

Ces explications, ni l’un, ni l’autre, n’auront l’occasion de la réitérer lors de l’avant-première du film, le samedi suivant à Los Angeles, dans une ambiance un brin paranoïaque. Sur ordre de la Warner, les traditionnelles interviews sur le tapis rouge seront annulées, le studio n’y autorisant que les photographes. "Beaucoup de choses ont été dites et nous pensons qu’il est temps pour les gens de voir le film", expliquera un porte-parole à "Variety"

Reste que le débat n'est pas terminé. D’abord parce que la violence du film, aussi explicite que psychologique, est inédite dans ce genre de superproduction inspirée de bandes dessinées dont raffolent les ados. On pense évidemment à la saga Avengers, mettant en scène les super-héros bienveillants de Marvel, la firme rivale de DC Comics.

Plus sombre que le Joker de Heath Ledger

Aux Etats-Unis, "Joker" va hériter de la classification R de la part de la commission de classification des films, soit une interdiction aux moins de 17 ans non accompagnés d’un adulte. Une première pour un film inspiré de l’univers de Batman. En 2008, "The Dark Knight" de Christopher Nolan, où Heath Ledger incarnait un Joker mémorable, avait été classé PG-13, soit déconseillé aux moins de 13 ans.

Ces derniers jours, les chaînes de télévision américaines ont multiplié les reportages expliquant que "Joker" n’était pas un film pour enfants, de manière parfois risible. A la veille des premières projections, jeudi 3 octobre, la chaîne de cinémas Alamo Drafthouse, au Texas, est allée jusqu’à mettre en garde ses clients sur les réseaux sociaux.

Le film ne sera pas diffusé à Aurora

"Joker est interdit est classé R pour une bonne raison. Il y a des dialogues très crus, de la violence brutale et beaucoup de mauvaises ondes", pouvait-on lire dans un tweet, effacé depuis. "C’est la description d’une descente aux enfers graveleuse, sombre et réaliste. Ce n’est pas pour les enfants. Et de toute façon, il n’y a pas Batman". Un dernier point qui n’est pas tout à fait juste. Mais chut…

Dans le Colorado, la direction du cinéma où la tuerie d’Aurora s’est déroulée a, elle, décidé de ne pas diffuser "Joker", purement et simplement. Ailleurs, de nombreux exploitants ont renforcé les mesures de sécurité à l’entrée des salles, sans qu’aucune menace réelle n’ait été identifiée par les autorités.

La polémique ne semble pas avoir rebuté les spectateurs, au contraire. Avec 93.5 millions de dollars de recettes sur 4.374 écrans, "Joker" a réalisé un démarrage historique pour ce week-end du mois d’octobre. Un record pour un film classé R. Et d’après une enquête réalisée par la société PostTrak, 8% en moyenne des tickets ont été vendus à des mineurs de 13 à 17 ans, accompagnés de leurs parents.

Interdit en France aux moins de 12 ans

En France, où le film sort ce mercredi, le ministère de la Culture a adopté l’avis de la commission de classification des films du CNC, lui attribuant un visa d’exploitation assorti d’une interdiction aux moins de 12 ans, accompagné de l’avertissement suivant : "Le climat anxiogène permanent et les scènes réalistes d’un parcours de folie meurtrière sont susceptibles de heurter un public sensible".

Cette classification ne met pas en péril la distribution d'un film. Sorti le 11 septembre dernier avec une interdiction aux moins de 12 ans, sans avertissement toutefois, le film d’horreur "Ça : Chapitre 2" a déjà attiré plus de 1,2 million de spectateurs. Le Joker psychopathe de Joaquin Phoenix fera-t-il mieux que le clown sanguinaire de Stephen King ?

>> "Joker" de Todd Phillips. Avec Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz. En salles le 9 octobre

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Que pense l'écrivain Bret Easton Ellis des polémiques autour de films violents comme "Joker" ? Ecoutez l'auteur d'"American Pyscho" dans notre podcast, "Les Gens Qui Lisent Sont Plus Heureux"...

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