De Broadway à Disney+ : "Personne n'est mieux placé qu'un Français pour comprendre Hamilton"

De Broadway à Disney+ : "Personne n'est mieux placé qu'un Français pour comprendre Hamilton"
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SUCCESS STORY - La comédie musicale phénomène, qui fait salle comble depuis son lancement à l’été 2015, quitte le théâtre pour le salon des particuliers avec une sublime version filmée disponible ce vendredi 3 juillet sur la plateforme Disney+. Une quête pour l’égalité qui résonne plus que jamais avec l’actualité de ces dernières semaines.

Il vient d’entrer dans le club très fermé des spectacles ayant engrangé plus d’un milliard de dollars à Broadway. En moins de cinq ans. Les Américains parlent de "smash hit" ou "un succès retentissant" en VF. Mais "Hamilton" a bousculé bien plus que les chiffres. La comédie musicale créée par Lin-Manuel Miranda a révolutionné un genre très codifié en abattant les frontières musicales. Pour raconter l'histoire d'un des Pères fondateurs des Etats-Unis, il choisit de rapper. Un choc des cultures qui amuse beaucoup quand il présente son projet pour la première fois en public. 

"Je travaille sur un album concept sur la vie de quelqu'un qui pour moi incarne le hip hop : le Secrétaire au Trésor Alexander Hamilton. Vous riez mais c'est vrai", lance-t-il à une foule hilare lors d'une réception donnée à la Maison-Blanche en mai 2009 par le fraîchement élu Barack Obama. La main sur le visage, le président paraît lui aussi perplexe. "Ça semble étrange, non ? Je me souviens que je n’arrivais pas à visualiser son idée quand il m'en a parlé. J’ai penché la tête et j’ai plissé les yeux. C’est aussi ce qu’ont fait beaucoup de personnes ensuite quand elles me demandaient sur quoi je travaillais", nous raconte le directeur musical Alex Lacamoire, qui accompagnait Lin-Manuel Miranda au piano ce soir-là.

Le miroir d'un rêve américain aujourd'hui en péril

"On n’a pas l’habitude d’associer les deux mais Lin-Manuel a su le faire dans son esprit. C’est pour ça que le spectacle est si brillant. Il a su voir ce que nous n’avons pas pu voir", ajoute-t-il. "Hamilton" ouvre à Broadway le 6 août 2015 et devient instantanément le show qu'il faut voir à New York, balayant les classiques "Book of Mormons", "Wicked" ou "Le Fantôme de l'Opéra". L'année suivante, il décroche 11 Tony Awards - sur un record de 16 nominations -, un Grammy Award ainsi que le prix Pulitzer. Le phénomène est enclenché. Les billets s'arrachent à prix d'or, atteignant jusqu'à 1200 dollars la place au marché noir. La production part en tournée aux Etats-Unis, s'exporte à Londres et annonce son arrivée en Australie pour 2021. A chaque fois, elle fait salle comble. Et compte parmi ses fidèles admirateurs Beyoncé, Meryl Streep, Oprah Winfrey ou encore le prince Harry et son épouse Meghan.

Une popularité exceptionnelle que ne s’explique toujours pas son créateur. "Si je savais pourquoi, j’écrirais le suivant de la même manière", sourit Lin-Manuel Miranda qui, en plus de signer l'intégralité des chansons du spectacle, interprète le rôle-titre. "Je pense que son aspect novateur, le fait que ce soit une comédie musicale hip hop et R’n'B, dont l'action se déroule il y a 250 ans, y est pour quelque chose. Mais ce n’est pas ce qui vous donne envie de la revoir encore et encore. Je crois surtout qu’elle nous fait nous demander ce que nous faisons de notre temps sur Terre. Je crois que le secret est là", glisse-t-il. Choisir Alexander Hamilton n'a rien d'anodin. Né aux Antilles britanniques en 1757, il jouera un rôle militaire déterminant aux côtés de George Washington pendant la révolution américaine avant de sauver la république naissante de la ruine financière."Comment est-ce qu'un bâtard, orphelin, fils d'une putain et d'un Ecossais, abandonné au milieu d'un endroit oublié des Caraïbes par la Providence, appauvri et dans la misère, a pu devenir un héros et un intellectuel ?", s'interroge d'entrée le spectacle. Sa vie s'affiche comme le miroir d'un rêve américain aujourd'hui en péril.

Les combats qu’on menait à l’époque sont encore ceux que l’on mène aujourd’hui- Lin-Manuel Miranda

"Ce n’est pas pour rien qu’il répète constamment qu’il est un immigré, un bâtard. Ce sont des éléments que les gens voient comme négatifs ou non-Américains mais l’Amérique, c’est ça. Peu importe d’où vous venez. C’est encore très important aujourd’hui", souligne la comédienne Jasmine Cephas Jones (Peggy Schuyler/Maria Reynolds). Erigée en symbole de l'Amérique d'Obama, à la fois diverse et engagée, la comédie musicale célèbre la richesse du peuple américain jusque dans son casting, essentiellement non blanc. Une autre petite révolution à Broadway. "Nous sommes, Monsieur, l'Amérique de la diversité qui a peur que votre prochaine administration ne nous protège pas, nous, notre planète, nos enfants, nos parents", lâche ainsi la troupe au vice-président de Donald Trump Mike Pence, venu assister au show en novembre 2016. 

Des mots qui ont trouvé un nouvel écho ces dernières semaines. Les paroles de "Hamilton" se muent en slogans pour le mouvement #BlackLivesMatter dans les manifestations et sur les réseaux sociaux. "Je crois que c’est parce que les combats qu’on menait à l’époque sont encore ceux que l’on mène aujourd’hui. Nous sommes actuellement engagés dans une discussion tardive sur le racisme systémique et la suprématie blanche. Nous sommes dans une sorte de révolution pour définir le type de pays dans lequel nous voulons désormais avancer. Ce ne sont pas les ballades qui résonnent, c’est le langage révolutionnaire", note Lin-Manuel Miranda, citant "J’ai fini d’attendre patiemment", "Ce n’est pas un moment, c’est un mouvement", "Demain nous serons plus nombreux" ou "l’histoire vous observe".

Je serai très excité et intéressé de voir les réactions en France car l'intrigue du spectacle est universelle. Je suis très curieux de voir la caisse de résonance que ça pourrait avoir chez vous- Lin-Manuel Miranda, partant pour une version française de "Hamilton"

"Voir des gens différents incarner ces mots met en lumière la portée universelle de ce message", insiste Renée Elise Goldsberry (Angelica Schuyler), tout en souhaitant que "Hamilton" "devienne encore plus le cri de ralliement des voix dans la rue". Daveed Diggs (Marquis de Lafayette/Thomas Jefferson) espère lui "que le fait que 'Hamilton' soit disponible à la demande pour tous permettra de prolonger ce moment". Dès ce vendredi 3 juillet, la comédie musicale sera visible partout dans le monde sur la plateforme Disney+. Une immersion totale qui prend aux tripes dès les premières secondes. "Je voulais que le téléspectateur fasse partie du show donc on entend le public, qui vous rappelle que vous êtes au théâtre", nous explique Thomas Kail, le metteur en scène du spectacle aussi en charge de la réalisation de cette version télévisée. 

Tourné sur trois jours en juin 2016 avec le casting d'origine, le film reprend exactement ce qui se joue sur scène depuis cinq ans. "Nous n'avons rien changé du tout. C'est une opportunité d'instruire les gens sur le monde du théâtre. Beaucoup ne savent pas comment tout ça fonctionne. Il y a de la sueur partout, c'est ce qu'on a filmé", poursuit le chorégraphe Andy Blankenbuehler. Le moyen idéal de rendre accessible un univers aux tarifs prohibitifs pour une grande partie du public. L'énorme point noir ? "Hamilton" ne sera dans un premier temps proposé qu'en version originale sous-titrée en anglais. La sortie du film a été avancée d'un an et demi et la pandémie de coronavirus a paralysé toutes les activités. Les sous-titres dans la langue de Molière n’arriveront que dans quelques semaines, comme l’a confirmé Lin-Manuel Miranda sur Twitter. "Je plains les traducteurs dans toutes les langues. Il y a beaucoup de mots dans le spectacle et je m’en excuse…", nous glisse-t-il.

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Alors peut-on voir plus loin encore et rêver d'une version française de "Hamilton", à la manière de ce qui a déjà été fait avec "Mamma Mia" ou "Chicago" ? "Absolument !", nous répond un Lin-Manuel Miranda enthousiaste. "Le marquis de Lafayette en est l’un des personnages principaux. Thomas Jefferson évoque la Révolution française pour expliquer son engagement. Je serai très excité et intéressé de voir les réactions en France car l'intrigue du spectacle est universelle. Je suis très curieux de voir la caisse de résonance que ça pourrait avoir chez vous", dit-il. Leslie Odom Jr (Aaron Burr) en est persuadé, le public français sera réceptif. "La comédie musicale 'Les Misérables' (inspiré du roman de Victor Hugo, ndlr) a été un moment décisif pour la culture à travers le monde. Le langage de la révolution est universel. Le langage du soulèvement, de la douleur et de l’indépendance est universel. Donc je pense que personne n'est mieux placé qu'un Français pour comprendre le message d'Hamilton". Le rendez-vous est pris.

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