Son histoire est devenue un film : rencontre avec Katharine Gun, l'espionne qui a tenté d'empêcher la guerre en Irak

Son histoire est devenue un film : rencontre avec Katharine Gun, l'espionne qui a tenté d'empêcher la guerre en Irak

INTERVIEW - Ancienne employée des services de renseignement britannique, Katharine Gun a transmis à la presse une note confidentielle de la NSA pour empêcher l'invasion de l'Irak en 2003. Un acte de bravoure incroyable interprété par Keira Knightley dans "Official Secrets", disponible en e-cinema dès le 2 janvier. LCI a rencontré la lanceuse d'alerte en compagnie de Martin Bright, le journaliste qui a rendu l'affaire publique.

Traîtresse ou héroïne ? Cette question, certains doivent sans doute encore se la poser outre-Manche. Avant Edward Snowden, avant Chelsea Manning, il y a eu Katharine Gun. Elle n'a pas encore 30 ans quand, en mars 2003, elle prend une décision radicale qui va bouleverser sa vie, à défaut de bouleverser le monde comme elle l'espérait.

Alors traductrice au sein du GCHQ, le service britannique de renseignements électroniques, elle décide de faire parvenir à la presse un mémo secret de l'agence américaine NSA. Une note hautement confidentielle dans laquelle les Etats-Unis demandent l'aide du Royaume-Uni pour rassembler des informations compromettantes sur certains membres du Conseil de sécurité de l’ONU et les obliger à voter en faveur de l’invasion de l'Irak. 

La lanceuse d'alerte que le monde avait presque oubliée

Le message finit par arriver entre les mains du journaliste Martin Bright qui publie l'information exclusive en une du quotidien "The Observer". Un effort presque vain car quelques jours plus tard démarrait la guerre en Irak, avec les conséquences qu'on connaît. Katharine Gun, elle, est inculpée dans le cadre de la loi sur les secrets officiels, "The Official Secrets Act", avant de voir les poursuites contre elle abandonnées l'année suivante. Le cinéma a fait de son histoire un film fort, touchant et très documenté avec Keira Knightley dans la peau de la lanceuse d'alerte.

LCI a pu s'entretenir avec Katharine Gun et Martin Bright, les vrais protagonistes de cette affaire qui a secoué le Royaume-Uni il y a 16 ans. Un échange passionnant avec deux personnalités hors du commun.

Quand votre affaire dépend de la loi "Official Secrets", vous n'avez aucune manière légale de vous défendre, c'est juste une situation épouvantable- Katharine Gun

LCI : L'un a pris la décision d'une vie, l'autre a obtenu le scoop d'une vie. Vous avez vécu des expériences très différentes mais au final complémentaires. Vous avez fait votre devoir de citoyen.

Katharine Gun : Je pense que c'est une bonne analyse (elle rit). C'est ce qu'un journaliste doit faire, c'est ce qu'ils ont fait à l'époque. Je crois qu'en ce qui me concerne, c'est sujet à débat. Moi, je pense évidemment que c'est quelque chose que je devais faire et je crois avoir un argument solide pour le prouver. Au XXIe siècle, nous ne vivons heureusement pas dans des dictatures, mais vous avez au Royaume-Uni l'une des lois sur le maintien du secret parmi les plus draconiennes en Europe occidentale. Vous n'avez aucune défense possible quand votre affaire dépend de la loi "Official Secrets". Vous n'avez aucune manière légale de vous défendre, c'est juste une situation épouvantable. Je crois que même s'il est difficile de persuader ces organisations (comme la NSA, ndlr) que ce serait bénéfique pour elles d'avoir des lanceurs d' alertes, comme on dit, leur réputation n'en serait que meilleure. Cela montrerait qu'elles ne sont pas si négatives, si malveillantes. Elles seraient des membres responsables du gouvernement plutôt que d'être vues comme des parias. Je pense qu'il est nécessaire pour nous de les persuader que c'est aussi dans leur meilleur intérêt.

Qu’est-ce que le "Official Secrets Act" qui donne son titre au film ?

Martin Bright : C'est une loi qui a été mise en place au début du XXe siècle en grande partie pour contrôler le terrorisme irlandais. C'est une loi extrêmement inhabituelle, même dans le droit britannique. C'est très inhabituel de n'avoir aucune défense d'intérêt public, d'être dans une position qui voit le gouvernement décider à l'avance si c'est une affaire qui doit jugée devant les tribunaux. Le gouvernement décide en avance ce qui est et ce qui n'est pas d'intérêt public. Ce n'est pas du tout un procès conventionnel parce que vous ne pouvez pas dire : "J'ai fait ça parce que c'était ce qu'il fallait faire". Vous ne pouvez pas dire : "Je l'ai fait parce que le public avait le droit de savoir". Si vous avez violé la loi "Official Secrets", c'est un crime.  Katharine a exfiltré un document du GCHQ, elle l'a fait fuiter et a reconnu les faits. C'est un crime. Et il n'y a pas de défense possible pour ce qu'elle a fait. C'est ça, l'"Official Secrets Act". Même si les poursuites contre elle ont été abandonnées, ça n'a rien changé. La loi est restée la même.

Katharine Gun : Le ministère public a admis qu'il ne pouvait pas poursuivre mon dossier parce que j'allais plaider l'état de nécessité (autoriser une action illégale pour éviter une menace plus grande, ici la guerre en Irak, ndlr), qui n'avait encore jamais été plaidé dans ce genre de cas mais aurait pu l'être si le juge l'avait autorisé. Cela aurait créé un précédent. Nous travaillons sur une campagne qui va, je l'espère, permettre de mettre la pression sur les politiques pour qu'ils réforment cette loi. Il y a 30 ans, la défense d'intérêt public dans le cadre du "Official Secrets Act" existait mais a été supprimée par le gouvernement Thatcher. Depuis, nous n'avons pas de défense possible.

Katharine, vous êtes en quelque sorte l'avant-garde des lanceurs d'alerte car après vous sont venus Chelsea Manning et Edward Snowden, que nous connaissons tous. Pourquoi pensez-vous que votre nom et votre histoire sont restés dans l’ombre, sans avoir traversé la Manche ni l'Atlantique ?

Katharine Gun : C'est une bonne question. L'information aurait peut-être traversé l'Atlantique sans cette terrible erreur d'orthographe (un correcteur de The Observer a modifié le texte du mémo d'origine avant publication, remplaçant notamment les "z" qu'utilisent es Américains par les "s" des Britanniques, ndlr). Le blog américain Drudge Report a remis en cause l'authenticité du mémo, puisque bien sûr Martin avait été contacté par tous les médias US. Donc ce qui se serait passé si l'information avait aussi traversé la Manche, on ne sait pas...

Martin Bright : On ne saura jamais. Je crois que les choses ont changé aussi dans la manière dont les journalistes travaillent. Les affaires WikiLeaks ou Panama Papers ont montré qu'il y avait une autre façon de faire les choses. Les journalistes britanniques, américains, européens s'associent maintenant sur les gros sujets. Le seul regret que j'ai probablement, c'est que nous n'y ayons pas pensé à l'avance. Peut-être que si nous avions publié l'information au même moment dans le New York Times, Libération, Le Monde, la situation aurait été très différente.

Le film questionne la notion d’intégrité : envers qui devons-nous être intègres quand le pays que l’on sert ne l’est pas envers ses propres citoyens ? À quoi avez-vous pensé en décidant d'imprimer ce mémo de la NSA ?

Katharine Gun : Je n'ai pas vraiment pensé à tout ça, aux grandes questions sociétales. Pour moi, il s'agissait d'une guerre imminente. On pouvait la voir venir, on sentait sa présence. C'était partout dans la presse et dans les esprits. Il était juste question de savoir comment mettre fin à cette horrible série d'événements. Et le mémo m'a semblé très explosif. Il montrait l'illégalité, la manipulation des méthodes diplomatiques aux Nations unies. Il montrait les pouvoirs de deux nations, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, comment leurs services de renseignement ont comploté pour faire chanter les diplomates, tout ça dans le but d'avoir une protection légale. Ils n'ont pas pu obtenir ce qu'ils voulaient de manière légitime, ils ont donc tenté de le faire de cette façon sournoise et illégale. Voilà vers quoi était dirigée toute mon attention : essayer d'arrêter ça et de leur mettre des bâtons dans les roues.

Je suis très fier de ce que nous avons fait. Katharine aussi devrait l'être- Martin Bright

"Official Secrets" raconte vos deux histoires . À quel point vous êtes-vous impliqués dans la création du film ?

Martin Bright : Nous avons été très impliqués dès le départ, de manière différente. Nous avons pris des décisions tous les deux. Nous avons été très rassurés quand Gavin Hood ("Opération Eye in the sky", "X-Men Origins : Wolverine") a rejoint le projet en tant que réalisateur. Il s'est vraiment assuré à ce que le scénario et l'action du film soient aussi semblables que possible à la réalité. Ce que vous voyez à l'écran est extrêmement proche de ce qui s'est passé. Nous avons longuement échangé avec lui. Katharine était là en tant que consultante lors du tournage des scènes au GCHQ, moi pour celles qui se passaient au journal.

Pourquoi un tel film est-il essentiel ?

Katharine Gun : Pour ceux qui étaient assez adultes pour avoir eu conscience des événements en 2003, il agira comme un flashback. Pour la génération qui n'était pas là ou pas assez mature pour comprendre, ce sera comme une sorte de révélation : "Oh mon dieu, ça s'est produit en 2003 et on ne le savait pas". Pour les deux publics, ce sera soit éclairant, soit divertissant.

Martin Bright : C'est avant tout un divertissement, pas un documentaire. Les spectateurs ne doivent pas penser qu'ils ont reçu une leçon. Mais ce qui est porté à l'écran établit les faits historiques. Cette histoire a presque été oubliée, même au Royaume-Uni. Je pense qu'en tant que fable, c'est incroyablement important. Vous parliez du concept d'intégrité et de la place qu'il occupe dans cette affaire. Il s'agit d'une jeune femme qui, malgré toute la pression autour d'elle, toutes les tentatives pour qu'elle ne dise pas la vérité, est déterminée à ne pas rendre les armes. Vous savez, il y a des parallèles entre le monde des journalistes et celui des avocats. Nous essayons juste de faire notre travail, nous essayons tous de révéler la vérité au public britannique. Et je ne vais pas être faussement modeste, je suis très fier de ce que nous avons fait. Katharine aussi devrait l'être. Ce film devrait être regardé par les plus jeunes. J'espère que Katharine, les journalistes et les avocats offrent un bon exemple moral du comportement à avoir.

En particulier dans un monde où le président américain continue à mentir à tout le monde, où le Premier ministre britannique a menti à la reine. Rien ne semble avoir changé en 16 ans. Est-ce pire qu'avant ?

Katharine Gun : J'ai le sentiment que c'est pire. Vous parlez de politiciens qui utilisent la monnaie des mensonges et non celle de la vérité. Je crois que si les gens prennent conscience que c'est aussi comme ça que beaucoup de choses ont commencé en 2003, ils pourront mieux appréhender les problèmes aujourd'hui et ne pas être si disposés à accepter ce que disent ces politiciens évasifs. Ces derniers essaient simplement de s'attirer les faveurs en se montrant d'une manière pour tel public et d'une autre pour un public différent. Ce sont des personnalités politiques, pas des acteurs shakespeariens. Il est temps de le reconnaître.

Martin Bright : Nous vous parlons dans le pays des Lumières. La vérité objective devrait compter.

Katharine Gun : Elle compte et oui, nous avons besoin de revenir au siècle des Lumières. 

Que faites-vous aujourd’hui ?

Martin Bright : J'ai une carrière multiple. Je suis toujours journaliste et j'espère continuer à l'être, je le suis par instinct. Mais je dirige aussi une petite association qui aide les jeunes défavorisés à trouver du travail dans les branches créatives.

Katharine Gun : Je ne suis pas autorisée à travailler en Turquie (où elle est installée depuis 2010 avec son mari et sa fille, ndlr) car j'ai un titre de séjour. C'est une bonne excuse pour moi pour ne pas travailler (elle rit). Je suis une mère à plein temps, j'essaie d'aider ma fille à faire ses exercices de maths en turc et c'est un défi. Mais avec le film et la plateforme que nous avons maintenant, j'espère que nous pourrons faire campagne pour des causes importantes.

"Official Secrets" de Gavin Hood

avec Keira Knightley, Matt Smith, Matthew Goode, Ralph Fiennes et Rhys Ifans

Disponible en e-cinema dès le 2 janvier sur la très grande majorité des services de vidéo à la demande (6,99€)

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