Gurinder Chadha, réalisatrice de "Music of My Life" : "J'ai mis toute ma colère et ma frustration liées au Brexit dans le script"

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INTERVIEW - Après Jess dans "Joue-la comme Beckham", la réalisatrice britannique signe le nouveau récit d'un parcours initiatique en salles ce mercredi 11 septembre. Celui de Javed, 17 ans, dont la vie est bouleversée par la découverte des chansons de Bruce Springsteen. Elle raconte à LCI la genèse de son projet, le puissant message qu'elle délivre à travers lui et sa rencontre avec le Boss.

Elle est l'une des réalisatrices les plus respectées du Royaume-Uni. L'une des plus solaires aussi. Gurinder Chadha, qui a révélé Keira Knightley et Parminder Nagra dans "Joue-la comme Beckham" il y a 17 ans, revient dresser le portrait d'un adolescent d'origine pakistanaise plein de rêves dans une ville trop petite pour lui. Dans "Music of My Life", en salles mercredi 11 septembre, elle rend hommage à une culture, à une communauté et à un homme, Bruce Springsteen, dont la musique transcende le quotidien de ce jeune lycéen au point de bouleverser totalement sa vie. Un artiste dont elle arborait fièrement le nom sur son t-shirt quand nous l'avons rencontrée à Paris, à la veille de la présentation de son film au Festival du cinéma américain de Deauville.

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"Music of My Life" délivre un puissant message sur l'identité et le pouvoir des arts. Pourrait-on le résumer par la phrase "Continuer de rêver, quoi qu'il arrive" ?

Gurinder Chadha, réalisatrice : Oui. Je pense que ce qui nous rend humains, c'est notre capacité à avoir de l'espoir, à rêver et à continuer à faire tout notre possible face aux véritables épreuves de la vie. La vie n'est pas facile pour beaucoup de personnes, même pour Bruce vous savez (elle rit, ndlr). Mais au milieu de tout ça, on trouve un moyen d'accéder au bonheur, à la joie et à l'inspiration pour donner du sens à notre vie. Le film est vraiment né dans ce contexte-là.

Votre film est décrit comme un "feel-good movie" mais je le vois également comme un "think-good movie", qui vient nous faire réfléchir et questionner le monde dans lequel nous vivons, la relation que nous avons avec nos parents et nos origines, peu importe d'où nous nous venons. Comment avez-vous réussi à faire que l'histoire de Javed parle à tous les spectateurs ?

J'essaie de faire ça avec tous mes films, qu'ils puissent parler à tout le monde. La condition humaine est universelle. En fin de compte, on rit tous, on pleure tous face aux mêmes choses. Le truc pour moi, en tant que réalisatrice, c'est de pouvoir être capable de raconter une histoire qui est authentique et spécifique mais en même temps universelle. Ici, il s'agit de celle de quelqu'un qui grandit dans une petite ville et qui se sent frustré, piégé, avec des parents qui ne le comprennent pas forcément lui ni ce qu'il veut faire de sa vie. Ils ont leurs propres idées. Puis quelque chose de magique se produit. Il découvre une nouvelle forme de musique et il se dit "Oh mon dieu, ça me parle et je sais qui je suis maintenant". On a tous vécu ça, peu importe nos origines. Le film a beaucoup de couches. Il y a celle-ci puis j'approfondis. Je voulais parler du racisme de l'époque et comment nous y avons fait face. Mais je voulais surtout parler de la joie et de l'amour dans nos familles. Je pense que beaucoup des films qui sont faits avec des gens qui me ressemblent mettent en scène des problèmes. Oui, nous en avons mais nous avons aussi beaucoup de bonheur. Et c'est de là que vient l'aspect feel-good pour moi. Je veux vous montrer que la vie est parfois une lutte mais aussi ce qui la rend si spéciale.

Je n'ai utilisé que les chansons dont les paroles pouvaient aider l'histoire à avancer- Gurinder Chadha

L'action se déroule en 1987, dans le trouble des années Thatcher, mais elle pourrait tout aussi bien se produire de nos jours, non ?

Oui, le film fait vraiment écho à notre époque et c'est une des raisons pour lesquels je l'ai fait. J'ai terminé le tournage du "Dernier Vice-Roi des Indes" en 2017 et je me suis demandée ce que j'allais faire ensuite. J'avais "Music of My Life" en tête mais j'avais peur qu'il traite des mêmes sujets que "Joue-la comme Beckham". C'était aussi dans la communauté indo-pakistanaise, ça parlait aussi d'une jeune qui rêve... Donc je n'étais pas sûre puis le Brexit est arrivé. Je me suis dit "Oh mon dieu mais qu'est-ce qui se passe là ?" Avec le Brexit, la xénophobie a resurgi et j'étais choquée que ça se produise à Londres, ma ville  natale. Les gens pensaient qu'ils pouvaient entrer dans un bus et insulter une vieille dame noire qui a travaillé dans un hôpital toute sa vie. Je me suis dit que je devais faire quelque chose à propos de ça. J'ai repris mon projet et j'ai mis toute ma colère et ma frustration liées au Brexit dans le script. Je pense que c'est pour ça que semble si actuel.

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La musique de Bruce Springsteen est l'un des personnages principaux du film. Qu'a-t-elle de si universelle ?

Ses chansons parlent de gens ordinaires qui se sentent pris au piège, qui veulent s'échapper de leur ville, qui veulent une meilleure vie. Je pense qu'on peut tous s'y reconnaître. De prime abord, on pourrait croire le contraire et se demander pourquoi Bruce, qui a grandi dans le New Jersey, aurait un lien avec Javed qui a grandi à Luton. Mais en fait, quand vous regardez les paroles, vous voyez que leurs vies sont très similaires.

Vous dites que les paroles sont motrices de l'action. Comment avez-vous choisi les morceaux présents dans le film et la manière dont ils s'articulent ?

Je ne voulais pas faire un film jukebox. Je voulais que les chansons soient pertinentes car c'est un film à propos des mots. Ils sont très importants et je devais trouver une manière de les rendre cinématographiques. Je n'ai utilisé que les titres dont les paroles pouvaient aider l'histoire à avancer. J'ai même dû mettre de côté certaines de mes chansons préférées, comme "Cherry Darling", parce qu'elles ne fonctionnaient pas. On a tiré le maximum de sens des paroles pour écrire notre scénario donc ce n'est pas complètement une comédie musicale, j'appelle ça un "quasi musical".

À la fin, il m'a pris dans ses bras et m'a embrassé en me disant "Merci d'avoir pris soin de moi d'une si belle manière"- Gurinder Chadha sur Bruce Springsteen

Le titre original de "Music of My Life" est "Blinded by the light". Pourquoi avoir choisi cette chanson-là du Boss ?

"Born to run" était mon premier choix mais c'était déjà le titre du livre de Bruce. Ce qui est génial avec "Blinded by the light" (aveuglé par la lumière en VF, ndlr), c'est que personne ne sait ce que ça raconte ! Quelqu'un m'a dit un jour que Bruce avait un dictionnaire des synonymes quand il a écrit ce morceau. Quand la chanson apparaît dans le film, elle s'intègre parfaitement même si vous ne comprenez pas les paroles. Elle a quelque chose de magique, elle est intrigante. Mais au final je pense que "Music of My Life" est un meilleur titre (elle rit, ndlr).

Bruce Springsteen a assisté à l'avant-première du film dans le New Jersey début août. Que vous a-t-il dit à propos du film ?

J'avais été à New York pour lui montrer une première version non définitive. C'était merveilleux. Il s'est assis, il a regardé le film  avec passion. À la fin, il m'a pris dans ses bras et m'a embrassée en me disant "Merci d'avoir pris soin de moi d'une si belle manière". On a parlé de tout ce qu'il avait aimé pendant une heure. Ce qui était incroyable, c'est qu'il est venu à l'avant-première avec sa femme et un de ses fils, qui n'avait pas encore vu le long-métrage. Ils sont restés pour la séance, avec leur pop corn. Et à l'after-party, il a donné un mini-concert. C'était un grand honneur pour nous qu'il ait pu faire ça.

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