"Il y avait un manque d'Afrique au cinéma" : la réalisatrice Mati Diop défend son splendide "Atlantique"

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Festival de Cannes 2019

COUP DE CŒUR - Grand prix du jury du 72e festival, "Atlantique" est le premier long-métrage de la réalisatrice franco-sénégalaise Mati Diop. Une fiction hybride, tournée à Dakar, qui mêle néo-réalisme et fantastique pour raconter la crise des migrants. Une merveille dont LCI est allé discuter avec son auteure.

Quatre mois après, elle a encore du mal à y croire. Le 25 mai dernier à Cannes, la Franco-Sénégalaise Mati Diop vient recevoir le Grand Prix du jury du 72e Festival de Cannes pour son premier long-métrage de cinéma, "Atlantique", un brin déboussolée sur l’immense scène du Palais des festivals. "Je n’en reviens pas", lance-t-elle, le souffle court, en regardant le jury présidé par Alejandro González Iñárritu.

Après son discours ému, sous le regard malicieux du cinéaste mexicain de "The Revenant", elle pose avec sa récompense aux côtés de Sylvester Stallone. Surréaliste. "J’ai un peu flippé. C’était trop", avoue-t-elle avec le recul. "Le moment où j’ai commencé à apprécier, c’est après, lorsque j’ai pu rencontrer les membres du jury qui m’ont expliqué de manière extrêmement bienveillante les raisons pour lesquelles ils ont décidé de me remettre ce prix."

J’avais besoin de rétablir l’équilibre, d’explorer davantage mes origines. Et le cinéma est devenu l’un des outils pour les reconquérir.- Mati Diop

Ces raisons,  ce sont celles qui avaient fait d’"Atlantique" le premier choc de la sélection, lors de sa présentation en tout début de festival. Tournée à Dakar, cette fresque audacieuse mêle néo-réalisme et fantastique pour raconter l’histoire d’Ada, une adolescente promise à un homme qu’elle n’aime pas. L’élu de son cœur, c’est Souleymane, un ouvrier qui disparaît en mer après avoir tenté de rejoindre l’Espagne. Bien vite, des phénomènes étranges surviennent dans une ville en ébullition, tiraillée entre tradition et modernité.

Fille du chanteur sénégalais Wasis Diop et nièce du cinéaste Djibril Diop Mambety, une légende locale, Mati Diop, 37 ans, est née à Paris où elle a grandi et étudié l’art contemporain. En 2008, elle tient son premier rôle au cinéma dans "35 Rhums", de Claire Denis, avant de réaliser ses premiers court-métrages. Le deuxième, "Atlantiques", sera le prélude d’une la longue route qui mènera jusqu’à la réalisation de son premier long.

"Dakar, j’y suis allée enfant, suffisamment pour avoir un lien avec ma famille là-bas, pour avoir des repères importants", explique-t-elle. "Et puis ma culture occidentale française, blanche, a pris le dessus sur mes origines africaines sans vraiment que je m’en rende compte. Je l’ai seulement réalisé il y a dix ans. J’avais besoin de rétablir l’équilibre, d’explorer davantage mes origines. Et le cinéma est devenu l’un des outils pour les reconquérir."

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Sur place, Mati Diop tourne avec une équipe métissée, à son image, recrutant ses jeunes comédiens dans les lieux où leurs personnages respectifs évoluent à l’image d’Ibrahima Traoré, l’interprète de Souleymane, rencontré sur un chantier. Ada, l’héroïne, est incarnée par Mame Bineta Sané, une jeune femme qui se destinait à être mannequin que la réalisatrice a croisée par hasard, dans la rue.

Avec ses fulgurances visuelles et ses emprunts au cinéma de genre, "Atlantique" offre un regard neuf sur un continent en pleine mutation. "Je trouvais qu’il y avait un manque", insiste Mati Diop. "Un manque d’Afrique au cinéma, un manque de Noirs au cinéma. Surtout le manque d’une approche romanesque de l’Afrique. Parce qu’elle a trop été cantonnée au registre du reportage, du documentaire, à une certaine image soit trop exotique, soit condescendante ou misérabiliste. Je trouvais ça injuste… et très en décalage avec la réalité. Et j'avais l'impression d'être au bon endroit pour rétablir l'équilibre."

>> "Atlantique" de Mati Diop. Avec Mame Bineta Sané, Amadou Mbow, Ibrahima Traoré. En salles.

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