Alexandre Jardin : "Envoyer la police fermer les librairies, c’est du grand n’importe quoi !"

Alexandre Jardin : "Envoyer la police fermer les librairies, c’est du grand n’importe quoi !"
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INTERVIEW – Il fait partie des écrivains qui ont décidé de prendre la défense des libraires qui refusent de fermer leurs portes depuis le reconfinement. Très remonté à l’égard des pouvoirs publics, Alexandre Jardin explique sa démarche à LCI.fr.

Il n’a pas sa langue dans sa poche. Alexandre Jardin a décidé de mobiliser ses amis écrivains pour payer les amendes des libraires qui ont choisi de rester ouvert durant le reconfinement. Interrogé par LCI.fr, l’auteur de Fanfan dénonce les décisions du gouvernement, contraires selon lui aux valeurs de la France.

LCI.fr - Comment expliquez-vous que contrairement à l’Allemagne, la Belgique ou la Suisse, la France ait choisi de fermer ses librairies lors du reconfinement ? 

Alexandre Jardin - Tout est parti d’un énorme malentendu. Lors du premier confinement, le gouvernement a proposé aux librairies de rester ouvertes. Et ce sont leurs organisations syndicales qui ont refusé pour une raison simple : à l’époque, elles ne disposaient pas de masques, pas de gants, pas de gel. Aujourd’hui c’est tout l’inverse. Les professionnels proposent des protocoles sanitaires très sûrs… et les pouvoirs publics refusent. Tout ça parce que ces derniers ont commis, selon moi, une faute historique en ne mettant pas les livres dans les biens dits "essentiels". Alors que la TVA à 5,5% prouve bien qu’ils en font partie ! Sylvain Tesson m’a très bien résumé la situation. Il m’a dit : "J’ai beaucoup voyagé et lorsqu’il est question de définir ce qui est de première nécessité, ou pas, les peuples se tournent vers les prêtres, les philosophes et les savants. Nous, Français, avons confié ce soin à des bureaucrates. On a fait n’importe quoi !". Les pouvoirs publics se sont placés dans une position contraire à toutes les valeurs de ce pays, à toute notre politique du livre, à tout ce que nous avons entrepris collectivement depuis la loi Lang il y a 40 ans. Pour couronner le tout, la protestation du monde de la librairie sur les avantages de la grande distribution s’est soldée par le bâchage des bouquins dans les supermarchés…. Le sommet de l’absurdité !

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Est-ce à dire que le ministre de la Santé Olivier Véran a plus de poids au sein du gouvernement que la ministre de la Culture Roselyne Bachelot ? 

Ça veut dire que les professions médicales ont littéralement terrorisé le gouvernement. Probablement en le menaçant de l’accuser publiquement de responsabilité des morts de la pandémie s’il ne leur obéissait pas. Olivier Véran a sans doute été l’agent de ce discours qui nous a fait basculer vers la folie. Au point qu’aujourd’hui des libraires reçoivent la visite de la police qui leur demande de fermer. Là on entre dans le grand n’importe quoi ! Est-ce vous imaginez ça sous De Gaulle, sous Mitterrand ou sous Chirac ? C’est absurde et c’est la honte. L’éditrice Sophie de Closets était il y a quelques jours à Washington avec Barack Obama car elle publie son livre en France. Elle m’a dit qu’il lui avait spontanément posé la question : "Que se passe-t-il en France avec les libraires ?". Il n’en revenait pas !

Vous faites partie des écrivains qui ont proposé de payer les amendes des libraires qui refusent de fermer. C’est un geste symbolique ?

L’idée est venue de Didier van Cauwelaert qui est le parrain de la librairie Autour d’un livre à Cannes. Il m’a dit : "Je vais payer". Je lui ai alors proposé d’appeler tous nos copains pour que, à tour de rôle, nous payions les amendes suivantes. Et je peux vous dire que tout le monde se propose ! Si le gouvernement entre massivement dans une répression, les auteurs français joueront le jeu. C’est une question d’honneur.

Ce qui blesse les Français dans le fait d’envoyer la police dans les librairies, c’est que ça les touche dans leur identité- Alexandre Jardin

On parle aujourd’hui d’une réouverture envisagée autour du 27 novembre. Ce serait un moindre mal, non ? 

Ce serait même formidable ! J’ignore ce qui a été décidé aujourd’hui lors du Conseil de défense. Mais ce que j’observe c’est qu’on a d’un côté un ministère de la Culture qui fait tout pour défendre le livre. Et de l’autre un ministère de l’Intérieur qui envoie les flics ! De la même manière le ministère de l’Éducation nationale recommande aux parents d’acheter des livres… alors que la politique générale du gouvernement se fait au bénéfice d’Amazon qui est, quand même, une entreprise qui paie très peu d’impôts en France.

Est-ce qu’Amazon est réellement une menace pour les libraires ? 

Amazon ne demande absolument pas la fermeture des librairies ! Ses dirigeants ont d’ailleurs pris des positions publiques en leur défense. Le problème vient de l’absurdité des pouvoirs publics. Lorsque la police a débarqué il y a quelques jours à Cannes dans la librairie en question, il y avait une maman qui a dû se soumettre à un contrôle d’identité. Vous imaginez de quoi on parle ? La malheureuse a eu besoin de se justifier et d’expliquer qu’elle était venue acheter un livre pour sa fille à la demande de son professeur de français. Quand on pense qu’on se bat depuis des années pour défendre le réseau de librairies indépendantes… Et voilà qu’on contraint les gens à acheter sur des plateformes en ligne. C’est comme s’il y avait eu une perte de valeurs !  Ce qui blesse les Français dans le fait d’envoyer la police dans les librairies, c’est que ça les touche dans leur identité. On sait tous que ce n’est pas bien. D’ailleurs, les flics se sentaient mal… Ils avaient honte. Ils ne sont pas entrés dans la police pour faire ce genre de choses.

Emmanuel Macron est un homme de haute culture. Il ne devrait pas se placer dans une position qui est contraire à ses propres valeurs- Alexandre Jardin

On a peu entendu le président Macron sur la question...

Emmanuel Macron est un homme que je connais. C’est un homme de haute culture. Il ne devrait pas se placer dans une position qui est contraire à ses propres valeurs. Si nous étions tous les trois dans la même pièce, et que nous pouvions lui montrer des photos des rayons de livres bâchés dans les supermarchés, je ne le vois pas nous dire que c’est formidable. Lui et son gouvernement se sont auto-piégés et, au lieu de faire amende honorable et de dire qu’ils se sont trompés, ce qui est humain, ils continuent de faire durer une situation aberrante.

La période que nous traversons pourrait-elle inspirer l’un de vos prochains romans ?

Non, je n’ai pas envie. C’est tellement sale. C’est tellement un moment de folie… Mais de vraie folie, où des gens qui ont une éthique et une intelligence font véritablement n’importe quoi. J’ai simplement envie qu’on tourne cette page le plus vite possible et que la France redevienne la France.

🔊 ET AUSSI : Il a décidé de soutenir la libraire cannoise qui refuse de fermer ses portes. Écoutez l'écrivain Didier van Cauwelaert dans le podcast "Les Gens Qui Lisent Sont Plus Heureux".

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