Pourquoi les César 2020 n'ont pas exclu le "J'accuse" de Roman Polanski

Pourquoi les César 2020 n'ont pas exclu le "J'accuse" de Roman Polanski
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DÉCRYPTAGE - "J’accuse", le film de Roman Polanski consacré à l’affaire Dreyfuss, caracole en tête des nominations à la 45e cérémonie des César, qui se déroulera le 28 février prochain. Si la simple présence du film choque de nombreux internautes, elle est dans la continuité de l’attitude du cinéma français à l’égard du cinéaste, accusé de viols. Explications.

Avec 12 nominations, "J’accuse" de Roman Polanski domine les nominations à la 45e cérémonie des César. Ni la nouvelle accusation de viol à l’encontre du cinéaste franco-polonais, poursuivi depuis 40 ans par l’affaire Samantha Geimer, ni la pétition en ligne réclamant sa disqualification, n’auront eu raison de la présence du film relatant l’affaire Dreyfuss à la cérémonie reine du cinéma français, qui se déroulera à la salle Pleyel à Paris, le 28 février. 

Dès l’annonce des nominations, associations et internautes anonymes se sont émus du choix des quelques 4.000 professionnels du Septième art qui établissent les nominations...

Interrogé sur ce sujet brûlant à l’issue de la conférence de presse annonçant la liste des nominations ce mercredi au Fouquet’s, le président de l’Académie des César, le producteur Alain Terzian, a estimé que cette dernière n’était "pas une instance qui doit avoir des positions morales". Une position qui tranche radicalement avec celle de ses homologues américains.

 

Rappelons qu’en mai 2018, dans le sillage de l’affaire Weinstein et de la naissance du mouvement #MeToo, le cinéaste franco-polonais avait été exclu de l’Académie des Oscars, 40 ans après avoir fui les Etats-Unis suite à sa condamnation pour "rapports sexuels illégaux" avec Samantha Geimer, mineure au moments des faits. Légende du Hollywood des sixties, Oscar du meilleur réalisateur en 2003 pour "Le Pianiste",  il est aujourd’hui le symbole d’une époque que le cinéma américain rejette en bloc. 

Mercredi soir, le ministre de la Culture Franck Riester a indiqué dans un communiqué que l'Académie des César était "libre de ses choix et de son mode de fonctionnement". "Il ne me revient pas d'intervenir dans sa procédure de nomination, ni de définir les conditions d'éligibilité des films", a ajouté le ministre. 

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En France, en revanche, la carrière de Roman Polanski se poursuit sans accro, ou presque. On se rappelle qu’en février 2017, le cinéaste avait renoncé de son propre chef à présider la 42e cérémonie des César, sous la pression des associations féministes qui allaient perturber quelques mois plus tard la sortie de son film, "D’après une histoire vraie", l’adaptation décevante du roman de Delphine de Vigan qui allait faire un flop au box-office.

Imperméable aux attaques, le cinéaste entame en novembre 2018 le tournage de "J’accuse", un projet de longue date, pour lequel il dispose d’un confortable budget de 22 millions d’euros et d’un casting prestigieux, Jean Dujardin en tête. En août dernier, malgré les protestations de plusieurs associations, le film est présenté à la Mostra de Venise où il remporte l’Ours d’argent, salué par l'immense majorité des critiques. 

Roman Polanski n’ayant pas fait le déplacement en Italie, où il risque l’extradition, c’est son épouse Emmanuelle Seigner qui vient chercher son trophée. La nouvelle, il l'a apprise depuis Deauville, où il assiste au Festival du cinéma américain dans un relatif anonymat...

En France, la sortie du film se prépare dans une relative accalmie. Il faut dire que Roman Polanski a fait le choix de ne pas répondre à la presse tandis que Jean Dujardin et Emmanuelle Seigner refusent les questions gênantes. Et puis le choc. Le 8 novembre, la photographe Valentine Monnier affirme dans "Le Parisien" avoir été violée pa le cinéaste en 1975 à Gstaadt, en Suisse, alors qu’elle était âgée de 18 ans. "Est-ce tenable, sous prétexte d'un film, sous couvert de l'Histoire, d'entendre dire 'J'accuse' par celui qui vous a marquée au fer, alors qu'il vous est interdit, à vous, victime, de l'accuser?", explique-t-elle. 

Si son témoignage provoque une vive émotion et fait le tour du monde, la grande famille du cinéma français reste silencieuse, l’Académie des César en tête. Du côté des politiques, on reste prudent. La ministre au droit des femmes Marlène Schiappa explique au Figaro qu’elle n’ira "pas voir le film par principe", mais n’appelle pas au boycott. Lors des assises de la parité organisées par le CNC, le ministre de la Culture Franck Riester estime que "le talent n’est pas une circonstance atténuante", tout en mettant en garde contre "le tribunal de l’opinion".

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Après avoir nié les faits par avocat interposé, Roman Polanski se défendra début décembre dans les colonnes de "Paris Match" alors que le film signe une belle carrière en salles, avec plus de 1.5 millions de spectateurs. "On essaie de faire de moi un monstre", affirme-t-il à la une de l’hebdomadaire.  Quelques jours plus tard, l’actrice Lou Roy-Lecolinnet, nommée au César 2016 du meilleur espoir féminin, révèle - et s'indigne- de la présence de "J’accuse" dans la liste des films qui a été soumise au vote des membres de l’Académie des César.

Dans la foulée, le collectif "J’accuse Polanski" lancera une pétition en ligne pour réclamer l’éviction du cinéaste. L’Académie des César y est donc restée sourde, en dépit des quelques 5.000 signatures récoltées. De même qu’elle n’avait pas réagi, début novembre, au témoignage dans Mediapart de la comédienne Adèle Haenel dénonçant le comportement du cinéaste 

Christophe Ruggia lorsqu’elle était mineure. Une affaire qui a entraîné le 16 janvier la mise en examen de ce dernier pour "agressions sexuelles sur mineure de moins de 15 ans" et "harcèlement sexuel".

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Curieux hasard, Roman Polanski et Adèle Haenel figurent tous les deux dans la liste des nommés à la 45e cérémonie des César. Le premier à trois reprises à titre personnel (meilleur film, meilleur réalisateur et meilleure adaptation) et la seconde pour son rôle dans "Portrait de la jeune fille en feu". Ils ne devraient pas se croiser, ni dans la salle, ni dans les coulisses de la salle Pleyel le 28 février prochain. Déjà absent ce lundi de la cérémonie des Lumières, où le prix du meilleur réalisateur lui a été décerné par la presse étrangère en France, le cinéaste pourrait faire l’impasse sur une soirée qui s’annonce lourde de sens, quelqu’en soit le verdict.

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