"Sérotonine" : faut-il se jeter sur le nouveau roman de Michel Houellebecq ?

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NOTRE AVIS – C’est le roman le plus médiatique de ce début d’année 2019. En libraires ce vendredi, "Sérotonine" voit Michel Houellebecq délaisser les polémiques de son précédent roman pour nous parler chagrin d’amour. Sous antidépresseurs de préférence. Et avec une bonne dose d’humour noir.

En lisant "Sérotonine", on peut comprendre pourquoi Michel Houellebecq a choisi de ne pas en assurer la promo. La qualité du roman n’est pas à mettre en cause. Encore moins la perspective d’une nouvelle polémique, comme celle qui a suivie la parution de "Soumission", le 7 janvier 2015, quelques heures avant l’attentat de "Charlie Hebdo". Non, si ce roman se passera des commentaires de son auteur, c’est sans doute parce qu’il renferme déjà les réponses aux questions que la presse pourrait être tentée de lui poser. La vacuité de la société de consommation, le malaise du monde agricole, la vie sous prescription médicamenteuse. Tout, ou presque, figure dans ces 347 pages bien ancrées dans la réalité d’aujourd’hui. Mais peut-être aussi parce que l'essentiel est ailleurs...

Le narrateur s’appelle Florent-Claude Labrouste. Il a  46 ans, il est "baraqué, trapu et un peu alcoolique". Il ne ressemble donc pas tout à fait à Houellebecq, mais personne n’est dupe. Comme l’auteur de "La Carte et le Territoire", Goncourt 2010, il est ingénieur agronome. Sauf qu’au lieu d’entrer dans la course aux prix littéraires, il a exercé son métier pour de vrai. D’abord au sein de la multinationale Monsanto, ensuite dans un organisme régional chargé de redynamiser l’exportation des fromages régionaux. Chouette, non ? 

Depuis quelques années, Florent-Claude vit avec Yuzu, une Japonaise de 20 ans sa cadette, dans une tour futuriste du quartier Beaugrenelle. Mais leur couple bat de l’aile. Après une virée gastronomique dans la France des relais-château, au retour d’un séjour dans un village naturiste en Espagne, Florent-Claude découvre les infidélités de Yuzu. Une envie de meurtre lui traverse l’esprit. Il préfère disparaître. N'y voyons aucun mauvais présage pour l'auteur, fraîchement marié pour la troisième fois.

Un road trip au bout du spleen

Le périple épique qui va suivre débute dans un hôtel Mercure du XIIIe arrondissement, l’un des derniers à proposer des chambres fumeurs. Chaque jour, Florent-Claude fait la tournée des bistrots, visite le rayon Houmous du Carrefour Market et regarde la télé en coupant le son. Forcément, le spleen le gagne. Une brève recherche sur Google l’envoie sur le divan d’un psy qui lui prescrit du Captorix, un antidépresseur dernier cri qui achève sa libido défaillante. Mais lui donne la force de se retourner sur son passé. Les femmes qu’il a aimées – Kate, Claire et surtout Camille, sa dernière véritable histoire avant Yuzu. Et puis Aymeric, ce camarade d’études autrefois flamboyant dont le domaine agricole meurt à petit feu, la faute à l’Union européenne…

Road trip au bout du spleen, "Sérotonine" est une lecture plutôt réjouissante, pour peu qu’on goûte à l’humour noir de son auteur, impitoyable chroniqueur d’une société occidentale en mal de sens. Des peoples comme Kev Adams et Christine Angot en prennent pour leur grade. Mais c’est lorsqu’il se livre à l’autodérision la plus cruelle que Michel Houellebecq est le plus inspiré. Le plus touchant surtout. "Etais-je capable d’être heureux dans la solitude ?", s’interroge le narrateur à l'aube de ses pérégrinations. "Je ne le pensais pas. Etais-je capable d’être heureux en général ? C’est le genre de questions, je crois, qu’il vaut mieux éviter de se poser."

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Ce cru 2018 n’est pas toujours digeste, loin s’en faut. Certaines descriptions pornographiques semblent moins destinées à faire avancer le récit qu’à choquer le bourgeois (et/ou le bobo ?), à l’image des ébats zoophiles de Yuzu. Ou de la rencontre fortuite entre Florent-Claude et un pédophile allemand, limite malsaine – mais c’est sans doute le but recherché. Ces sorties de pistes sont compensées par une écriture fluide, percutante. Maîtrisée. Michel Houellebecq choisit ses mots et vise toujours juste dès lors qu’il ausculte l’âme sombre de ses contemporains. La sienne en premier lieu.

Ce qui nous ramène à sa volonté de ne pas s’exprimer sur ce nouveau roman, hors de ses pages aux faux airs de testament littéraire. Certains auraient rêvé d’entendre son avis sur les Gilets jaunes, d’autres sur la présidence Macron. Ils seraient peut-être surpris. On les renverra à l’entretien croisé entre les deux hommes dans les pages des Inrocks, en mai 2016. Un peu beaucoup surréaliste. Et qui explique sans doute la relative bienveillance de l’écrivain envers l’actuel locataire de l’Elysée. Rappelons que l’écrivain vient d’être nommé chevalier de la Légion d’honneur…

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Loin des débats sur le pouvoir d’achat, l’évasion fiscale et la pratique du référendum, Houellebecq 2018 parle surtout d’amour. Avec de jolies fulgurances, qui justifient à elles seules, au fond, la lecture du "premier grand roman français de 2019", comme on peut le lire un partout ces jours-ci. "Il est mauvais que des aimés parlent la même langue", écrit-il page 96, "il est mauvais qu’ils puissent réellement se comprendre, qu’ils puissent échanger par des mots, car la parole n’a pas pour vocation de créer l’amour, mais la division et la haine, la parole sépare à mesure qu’elle se produit, alors qu’un informe babillage amoureux, semi-linguistique, parler à sa femme ou à son homme comme on parlerait à son chien, crée les conditions d’un amour inconditionnel et durable."

>> "Sérotonine", de Michel Houellebecq. Flammarion. 347 pages. 22 euros.

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