Tuerie d'Aurora : les familles des victimes s'inquiètent de la sortie de "Joker"

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POLÉMIQUE - Dans une lettre adressée à la Warner, les familles des victimes de la tuerie d’Aurora, qui avait fait 12 morts durant une projection de "The Dark Knight Rises", en 2012, s’interrogent sur l’influence que pourrait avoir "Joker" sur certains spectateurs. La sortie du film de Todd Phillips, interprété par Joaquin Phoenix, pourrait-elle être menacée ?

C’est l’un des films les plus attendus de l’année. Sans doute l’un des plus sombres aussi. Dans "Joker", le réalisateur américain Todd Phillips a imaginé les origines du célèbre personnage de bande-dessinée du même nom, futur ennemi juré de Batman. L’auteur de "Very Bad Trip" en a fait un humoriste raté, interprété par le comédien Joaquin Phoenix, qui va se transformer en serial killer suite à une série d’humiliations répétées, dans la ville imaginaire de Gotham City, rongée par les inégalités et les tensions sociales.

Couronné par le Lion d’or à la Mostra de Venise début septembre, ce drame psychologique qui fait écho aux classiques des seventies, "Taxi Driver" en tête, serait-il trop violent pour la période actuelle ? C’est ce que laissent entendre les familles des victimes de la tuerie d’Aurora, dans une lettre adressée mardi à Ann Sarnoff, la présidente de Warner Bros., le studio qui s’apprête à sortir le film aux Etats-Unis, le 4 octobre, cinq jours avant la France. 

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Rappel des faits. Dans la nuit du 19 au 20 juillet 2012, James Holmes, 24 ans, faisait irruption dans un cinéma d’Aurora, une petite ville du Colorado, durant une projection de "The Dark Knight Rises", le dernier volet de la trilogie Batman réalisée par Christopher Nolan. Après avoir lancé une grenade lacrymogène, cet étudiant en neurosciences, qui se faisait appeler "Joker", allait ouvrir le feu et faire 12 victimes et 58 blessés. Le 27 avril 2015, il sera condamné à la prison à perpétuité.

A l’époque, l’affaire avait relancé le débat de longue date sur la vente et la circulation des armes à feu aux Etats-Unis. Par respect pour les familles des victimes, la Warner avait annulé l’avant-première parisienne du film, prévue quelques jours plus tard, et retiré des salles la bande-annonce de "Gangster Squad", un long-métrage qui mettait en scène une fusillade… dans un cinéma.

Lorsque nous avons appris que Warner Bros. allait sortir un film baptisé "Joker", qui présente le personnage en lui donnant des origines qui le rendent sympathiques, nous avons été interloquées- Les familles des victimes de la tuerie d'Aurora

Sept ans plus tard, rien n’a changé, ou presque. L’été dernier, les tueries d’El Paso et Dayton ont fait 31 morts et plus de 50 blessés, déclenchant de nouveaux débats dans les médias américains sur le pouvoir de la National Riffle Association (NRA), le célèbre lobby des armes, déjà dénoncé en 2002 par Michael Moore dans "Bowling for Columbine". Mais aussi sur la responsabilité de l’industrie du divertissement devant de telles tragédies.

Et pour cause : quelques jours plus tôt, Universal avait mis en ligne la bande-annonce de "The Hunt", un film d’horreur dans lequel de riches Américains, qui se désignent comme l'élite de la société, kidnappent chaque année des citoyens "ordinaires" pour en faire le gibier d’une épouvantable chasse à l’homme.

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Dénoncée par les médias conservateurs, et le président Donald Trump en personne, la sortie du film en septembre allait être purement et simplement annulée par Universal. Le "Joker" de la Warner risque-t-il de connaître un sort similaire ? Pas pour le moment. Dans leur lettre, les familles des victimes de la tuerie d’Aurora ne réclament pas l’interdiction du film de Todd Phillips. Mais elles s’interrogent sur les conséquences qu’il pourrait avoir sur certains spectateurs.

"Lorsque nous avons appris que Warner Bros. allait sortir un film baptisé 'Joker' qui présente le personnage en lui donnant des origines qui le rendent sympathiques, nous avons été interloquées", expliquent-elle. "Nous voulons dire clairement que nous soutenons la libération de parole et la liberté d’expression. Mais comme chaque spectateur ayant vu des films inspirés de comics le sait : de grands pouvoirs ne vont pas sans grandes responsabilités."

Les familles demandent donc au studio de s’engager clairement à ses côtés et d’"utiliser sa plateforme de masse et d’influence pour nous rejoindre dans notre combat pour bâtir une communauté plus sûre avec moins d’armes à feu." Elles exigent également que le géant hollywoodien cesse toute contribution financière à des hommes politiques qui s’opposent à un renforcement de la législation sur les armes.

Qu’on ne se trompe pas : ni le personnage de fiction qu’est le Joker, ni le film, n’apportent un soutien de quelque sorte à la violence dans le monde réel- Le studio Warner Bros.

La Warner n’a pas tardé à réagir, dans un communiqué public diffusé la nuit dernière."Nous pensions que le rôle de la fiction est de provoquer des discussions difficiles sur des sujets complexes", peut-on y lire. "Qu’on ne se trompe pas : ni le personnage de fiction qu’est le Joker, ni le film, n’apportent un soutien de quelque sorte à la violence dans  le monde réel. Ce n’est pas l’intention du film, de ses auteurs ou du studio de présenter ce personnage comme un héros." 

La Warner rappelle par ailleurs qu’elle a, de longue date, apporté son soutien financier aux familles de victimes de tueries, dont celle d’Aurora, et que ses dirigeants se sont récemment joints à un appel de plusieurs grandes entreprises américaines réclamant un engagement des responsables politiques de tous bords afin d’endiguer les violences par armes à feu. Fin de la polémique ? 

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