VIDÉO - "C'est un mot qui fait encore peur" : "Mon nom est clitoris", le docu qui brise les tabous sur la sexualité

VIDÉO - "C'est un mot qui fait encore peur" : "Mon nom est clitoris", le docu qui brise les tabous sur la sexualité
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INTERVIEW - Daphné Leblond et Lisa Billuart Monet réhabilitent le seul organe du corps humain dédié uniquement au plaisir dans un documentaire à la fois intimiste et pédagogique. On leur a passé un coup de Zoom avant la sortie du film au cinéma le 22 juin.

Le projet est né il y a quatre ans. Alors étudiantes en cinéma, Daphné Leblond et Lisa Billuart Monet se décident à écouter leur professeur et se lancent dans la réalisation de leur premier film. Appareil photo et micro minimaliste en main, elles optent pour une thématique qui les concerne et sur laquelle elles ont encore beaucoup de questions. La sexualité féminine. Point de départ de leur réflexion ? Le clitoris, lieu de convoitise dont la forme reste encore plus cachée que son nom. 

Pour preuve la séquence d’ouverture de leur documentaire, qui montre que même celles qui possèdent cet organe uniquement destiné au plaisir ne sont pas capables de le dessiner correctement. "Ce film aurait pu ne jamais voir le jour", nous expliquent les deux réalisatrices. Et ça aurait été bien dommage. Car "Mon nom est clitoris", récompensé d’un Magritte - les César belges - en début d’année, offre un regard brut sur un sujet presque trop souvent passé sous silence. Pendant près d’une heure et demi, douze jeunes femmes de 20 à 25 ans livrent face caméra leurs angoisses, leurs doutes et leur rapport à la sexualité. Avec une franchise rare. 

Quand on a commencé le film, on ne connaissait pas son emplacement exact dans le corps- Lisa Billuart Monet

LCI : Clitoris, c’est un gros mot ?

Lisa Billuart Monet : (elle rit) On n'espère pas ! On milite en tout cas pour que ce ne soit plus un gros mot du tout. On l'a quand même mis dans le titre donc du coup il y a peut-être des gens qui ont peur d'aller voir ce film. C'est un mot qui fait encore peur alors que ce n'est que le nom d'un organe. C'est fou qu'on en soit encore là, que le mot "clitoris" soit encore difficile à prononcer en public. Je pense que le mot "pénis" est entré plus facilement et depuis plus longtemps dans le vocabulaire. 

Vous parlez du clitoris comme d'un "continent inconnu". Pourquoi avoir décidé de partir à sa conquête dans ce documentaire ?

Daphné Leblond : Probablement en premier lieu parce qu'on en a un chacune et qu'on s'est rendu compte que ce serait quand même une bonne chose pour nous (elle rit) ! On s'est dit que ça nous apporterait beaucoup de joie, de bonheur, d'autonomie, de pouvoir aussi. 

Lisa Billuart Monet : Quand on a commencé le film, on ne connaissait pas son emplacement exact dans le corps. On y a été aussi pour comprendre ce qui se passait. Une fois que tu as toutes les informations, que tu comprends où il est placé, à quoi il sert, quelle est sa taille réelle, ça t'aide à sentir ton plaisir différemment. Tu commences à sentir des choses que tu n'aurais peut-être pas réalisées sans toutes ces connaissances-là.

Vous comparez la redécouverte du clitoris à la Coupe du monde France 98, en utilisant des images d'archives du JT de France 2 sans changer le commentaire d'origine. C’est la plus belle victoire des femmes ?

Daphné Leblond : En tout cas, elle est de taille, ça c'est sûr !

Lisa Billuart Monet : Quand on a appris que la découverte entière du clitoris remontait à 1998, ça nous a évoqué le foot. Je suis franco-belge et Daphné est française. Le parallèle s'est fait assez vite dans nos têtes. Ce commentaire était génial et facilement détournable. Ça raconte aussi qu'à cette époque-là, l'énième découverte de cet organe était encore passée à la trappe. J'ai l'impression qu'on vit actuellement encore une nouvelle étape, et il ne s'agirait pas qu'il redisparaisse ensuite. C'est tout le combat féministe aujourd'hui aussi.

Le documentaire met aussi en avant la notion de pouvoir qui se cache derrière cette prise de conscience de son corps, cette appropriation du désir.  Si l'on prend l'exemple de la masturbation, parler de masturbation masculine apparaît comme une évidence. Beaucoup moins quand il s'agit d'évoquer la masturbation féminine.

Daphné Leblond : C'est un des grands points de départ du film. C'est une différence qui saute aux yeux. En tant que femme, on se demande vite pourquoi. Puis on finit par intérioriser que c'est pour une raison morale. Soit c'est honteux, soit c'est mal. L'impact de toutes ces idées-là sur la vie et le cœur de l'intimité des gens est complètement fou.

Le projet est d'ailleurs né d'une discussion entre vous deux sur la masturbation. C'est pour ça que votre film ressemble aussi à un échange entre copines ?

Lisa Billuart Monet : Oui, je pense que c'est complètement parti de cette logique-là. On a voulu reproduire ça et on s'est aperçu que c'est ce qui marchait le mieux à l'écran. Ça a été très facile d'entre parler entre nous. Donc avoir en face de toi quelqu'un du même âge, qui traverse exactement les mêmes choses et se posent les mêmes questions, permet une identification immédiate. On a aussi choisi de tourner dans leurs chambres pour recréer cette intimité entre elles et nous. Elles s'y sentaient en sécurité. On a tourné le film sans production, c'est ce qui donne aussi ce côté un peu "fait maison". 

Parler avec des copines c'est une chose. Parler devant une caméra, c'en est une autre. Ça a été difficile pour vous de les convaincre de participer au projet ?

Daphné Leblond : On a eu de la chance là-dessus. La première qu'on a filmée faisait des études de cinéma, donc je pense qu'elle avait un rapport différent à la caméra. Certaines ont hésité ou ont changé d'avis au cours du temps. Quelques-unes se connaissaient donc il y a sans doute eu une sorte de sororité et d'émulation. Au début, on disait qu'on aimerait bien s'attribuer ce mérite d'avoir réussi à les amener quelque part. Mais heureusement qu'on n'a pas eu à les convaincre, ça aurait été complètement à l'encontre de la démarche du film. Il fallait vraiment que ça vienne d'elles.  

C'est un choix politique aussi de ne mettre que des femmes dans le film, pour revaloriser leur parole et leurs expériences- Lisa Billuart Monet

Un témoignage vous a-t-il orienté vers des sujets auxquels vous n'auriez pas pensé ? 

Lisa Billuart Monet : Oui, les jeunes femmes ont amené de nouvelles idées. On avait quand même une fiche avec des questions, qu'on leur envoyait d'ailleurs à l'avance pour éviter qu'elles se sentent piégées ou mal à l'aise. A la fin de l'interview, on leur demandait si elles voulaient approfondir quelque chose. Et trois fois sur quatre, c'est le consentement qui revenait. Pour dire que ça pose encore de réels soucis. On voit avec #MeToo qu'on est encore en plein dedans. Elles ont aussi amené le thème de la simulation. C'était une question difficile à poser, parfois plus que d'autres. Heureusement que ça existe dans le film, sinon ça aurait été un gros manquement.

Daphné Leblond : Il y a aussi des sujets auxquels on avait pensé mais dont on ne pouvait pas parler nous-mêmes, comme la grossophobie, le racisme ou la vaginisme. Certaines jeunes femmes ont souhaité nous parler. Il y a aussi eu des coïncidences heureuses comme ça. 

Pourquoi ne pas avoir interrogé de jeunes hommes ?

Lisa Billuart Monet : Leur avis est tout à fait intéressant mais pour parler de leur propre sexualité. C'est la question de la légitimité. Qui sont les mieux placées pour parler de sexualité féminine ? Les femmes. Le sujet a très longtemps été expliqué et analysé par des hommes. C'est un choix politique aussi de ne mettre que des femmes dans le film, pour revaloriser leur parole et leurs expériences. C'est vraiment nécessaire de repartir à la source, c'est-à-dire aux femmes. 

Vous parlez de votre film comme d’un documentaire "fémilitant". L’objectif, c’est quoi ?

Daphné Leblond : De faire des émules, de rassembler de plus en plus de gens autour de cette cause. Même si pour nous l'égalité sexuelle et orgasmique ainsi que l'égalité des droits indépendamment de son genre, c'est surtout du bon sens. Le film a vocation à rassembler. Ce sont des souffrances partagées, en l'occurrence par toutes les personnes qui ont un clitoris.

Lisa Billuart Monet : On l'a aussi tourné dans un but pédagogique. On voulait répondre à des questions, tout simplement. Des questions qu'on a pu se poser adolescentes ou jeunes adultes. Maintenant, on aimerait bien que le film ait une vie en France dans tout le réseau associatif et surtout scolaire. En Belgique, ça a été le cas. Et là j'ai eu l'impression qu'on était arrivé à réaliser un peu l'objectif du film. 

>> "Mon nom est clitoris" - au cinéma dès le 22 juin

En avant-première virtuelle le 17 juin à 20h15, suivi d'un débat avec les deux réalisatrices

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