Euro : à l'heure de retrouver les Bleus, "le Portugal n'a plus de complexe"

Euro : à l'heure de retrouver les Bleus, "le Portugal n'a plus de complexe"

INTERVIEW - Champion d'Europe en titre, le Portugal se retrouve en position délicate, avant le match décisif face à la France, mercredi 23 juin. La Seleção das Quinas peut toutefois compter sur Cristiano Ronaldo inoxydable et une génération décomplexée. Luís Norton de Matos, ancien international, décrypte pour LCI l'évolution du football portugais.

Le football portugais n'a aucun secret pour lui. Un rapide coup d'œil à son CV permet de se rendre compte que Luís Norton de Matos est l'interlocuteur idéal pour parler de la Seleção das Quinas. À 67 ans, cet admirateur d'Ernst Happel, l'un des meilleurs entraîneurs du XXe siècle, double vainqueur de la Ligue des champions (1970 et 1983) et finaliste du Mondial 1978 avec les Pays-Bas, mène une vie de vagabond.  Après une longue carrière de joueur, l'ancien international lusitanien (5 sélections en 1982) a coupé avec le ballon rond avant d'entamer une reconversion d'entraîneur-formateur, effectuant l'essentiel de sa carrière au Portugal, notamment comme directeur du centre de formation du Benfica Lisbonne et du Sporting Portugal. 

Durant toutes ces années, il a côtoyé, formé et lancé plusieurs joueurs de l'effectif portugais, qui affronte les Bleus, à Budapest, mercredi 23 juin (à 21h, en direct sur TF1 et en live commenté sur LCI.fr). La France, justement, ne lui est pas étrangère. Il est passé quelques mois courant 2020 à Lille, où il a exercé les fonctions d'entraîneur de l'équipe-réserve des futurs champions de France et responsable du développement du football au sein de LOSC Formation. Là-bas, il a retrouvé José Fonte et Renato Sanches, deux joueurs qu'il a croisés à leurs débuts. Joint par téléphone, le globe-trotter a accepté pour LCI, d'évoquer l'ADN du football portugais et son évolution. Le tout avec un œil averti.

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Il y a une reconnaissance énorme de la qualité de la formation portugaise- Luís Norton de Matos, formateur et ancien international portugais

Vous avez été le patron de la formation du LOSC, qui a des liens étroits et particuliers avec le Portugal. C'est d'ailleurs l'équipe française la plus représentée dans l'effectif portugais. D'où vient cet accent lusitanien ?

C'est directement lié à la reprise du club par Gérard Lopez. Il s'est entouré de Luis Campos, qui est, pour moi, le grand architecte du projet lillois des trois dernières années. C'est lui qui a procédé au recrutement. C'est un mec exceptionnel dans la conception d'une équipe. Il a su dénicher des joueurs méconnus et s'appuyer sur des joueurs qu'il connaît bien pour façonner l'effectif. Je pense à José Fonte, que j'ai lancé dans l'univers professionnel à 19 ans. José a un parcours singulier, il a été international seulement après ses 30 ans et champion d'Europe tout de suite. Il est aussi allé chercher Renato Sanches, que j'ai eu le plaisir d'entraîner au début de sa carrière à Benfica, et Xeka, que je connaissais de Braga. Il y a aussi Tiago Djaló, qui a une polyvalence intéressante et une marge de croissance énorme. Le LOSC a tiré bénéfice du savoir-faire de Luis Campos.

Ce qui se passe à Lille, avec le titre de champion, est un exemple de la réussite de la formation portugaise...

Effectivement. Ces quinze dernières années, le Portugal a beaucoup progressé dans la formation. Des générations de joueurs portugais ont été formés dans des grands clubs de Liga NOS par de grands entraîneurs portugais. Quand j'étais à Benfica en 2013, j'avais, sous mes yeux, des joueurs comme Bernardo Silva et Renato Sanches. Ils ont grandi et se sont ensuite expatriés. Aujourd'hui, il y a une reconnaissance énorme de la qualité de notre formation. Le Portugal exporte beaucoup, porté par une figure centrale qui est Cristiano Ronaldo. Cristiano a ouvert la voie à une génération fantastique de joueurs (il cite João Cancelo et Diogo Jota, ndlr), qui évoluent dans les plus meilleurs clubs européens, où la concurrence est plus concentrée qu'au Portugal. Tous les joueurs ont pris une dimension internationale. L'équipe nationale est l'expression de cette évolution. 

Une richesse de joueurs vraiment exceptionnelle- Luís Norton de Matos, formateur et ancien international portugais

Avant la victoire à l'Euro 2016, on résumait encore le Portugal à un seul joueur : Cristiano Ronaldo. Aujourd'hui, la Seleção das Quinas avance sous une pluie d'étoiles groupées. Est-ce le fruit de cette formation ?

Avec José Mourinho, Cristiano (Ronaldo) nous a aidés à faire parler du football portugais au-delà de nos frontières. C'est un joueur galactique, hors série, comme Lionel Messi, mais le Portugal peut aussi compter sur des joueurs d'une excellence incroyable. Nous avons une richesse de joueurs vraiment exceptionnelle pour un pays de 10 millions d'habitants. Regardez Bruno Fernandes, finaliste de la Ligue Europa. Il a joué à l'Udinese et a appris la rigueur défensive des Italiens, qu'il a alliée à ses qualités techniques. Il est arrivé à Manchester United et a subjugué tout le monde. Chaque joueur amène quelque chose qui lui est propre. Prenez Cristiano : d'accord, il a vieilli, mais il a fait évoluer son jeu pour le bien de l'équipe. Il n'est plus le joueur qu'il va chercher le ballon, avec des courses de 40 à 50 mètres. Il a perdu sa vitesse, mais il a gagné en efficacité devant le but.

Autrefois, le Portugal avait un jeu centré sur l'attaque, délaissant souvent la défense. Aujourd'hui, le collectif semble mieux équilibré. Quel regard portez-vous sur l'équipe de Fernando Santos ?

C'est une équipe très compacte, avec des leaders à toutes les lignes. Elle est capable de gagner face à n'importe quel adversaire, même si elle a plus de mal contre les sélections moins cotées, qui se ferment davantage. À l'Euro 2016, on a eu d'immenses difficultés contre la Hongrie (3-3), on avait failli être éliminé en concédant le nul lors du match le plus abordable sur le papier. Sinon, en règle générale, le Portugal, c'est du solide. On encaisse peu de buts et, dans le jeu, c'est très fort. Ce n'est pas une équipe qui prend des risques, mais quand il y a de l'espace pour progresser, elle devient dangereuse. Sa façon de défendre fait mal aux équipes qui s'exposent trop. Elle a un jeu de transition offensif bien élaboré, avec un Cristiano chirurgical à la finition.

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On a souvent évoqué un complexe d'infériorité par rapport aux grandes nations. Est-ce toujours le cas ? 

Quand j'étais international dans les années 80, il est vrai qu'on avait un complexe quand on jouait contre l'Allemagne ou la France. On se disait qu'ils étaient mieux préparés que nous, on était toujours un peu nerveux. Aujourd'hui, ce complexe n'existe plus. Le Portugal se sent capable de rivaliser avec n'importe qui. C'est une équipe qui n'a peur de rien. Il suffit d'écouter Fernando Santos, le sélectionneur avec qui j'ai joué à Benfica dans les juniors. Il a une foi incroyable dans son équipe. Sa communication est très forte auprès des joueurs. Il leur a déjà dit que le Portugal participait à l'Euro pour être champion d'Europe, pas pour faire acte de présence. C'est un discours qui plaît aux joueurs, qui sont habitués à se battre pour gagner des titres en clubs. Ça fait plaisir de voir cette arrogance positive. Ils rentrent sans aucune peur. Avec la qualité de l'effectif, je suis confiant, même si le football n'est pas une science exacte. Je crois qu'on a une chance.

Renato (Sanches) est un crack, ce n'est pas une surprise- Luis Norton de Matos, formateur et ancien international portugais

Vous avez entraîné l'attaquant Renato Sanches (23 ans) à ses débuts à Benfica. Il pourrait être titulaire face à la France, mercredi. Noyé dans une énorme concurrence au Bayern Munich, il a retrouvé un niveau exceptionnel à Lille...

(Il coupe) Vous savez, Renato, ce n'est pas une surprise. J'ai un énorme respect pour lui, je l'adore. On disait que j'étais son papa au niveau sportif. Lorsqu'il jouait à Benfica, j'ai soutenu que c'était un crack. Ce qu'il fait aujourd'hui, il le faisait déjà à 16 ans. Il avait déjà de la personnalité balle au pied, une accélération foudroyante et n'avait peur de rien. Renato joue un football de rue, qui s'est amélioré avec la discipline. Je me souviens d'un match cette saison contre le Milan AC (victoire 3-0, ndlr) en Ligue Europa. Il a été incroyable. Pour se lâcher, Renato a besoin de se sentir bien là où il est. Lorsqu'il est parti au Bayern Munich, un club que j'admire, il s'est frotté à deux difficultés majeures : il ne parlait pas la langue et il a découvert une vision complètement différente du jeu. C'est compliqué d'être déraciné. Je sais de quoi je parle: à 24 ans, j'ai quitté le Benfica pour le Standard de Liège. Je parlais le français, et malgré tout ça a été difficile. La prudence pour Renato aurait été qu'il reste encore un an de plus à Benfica. Là-bas, il se sentait à l'aise. Le Bayern, ce n'est pas sa faute, l'a un peu  coupé dans sa progression. Il n'a pas eu la chance qu'a eue Cristiano Ronaldo à Manchester United. Il a eu un entraîneur, Sir Alex Ferguson, qui était comme un père pour lui. S'il était parti du Sporting au Bayern, ce serait toujours Cristiano, mais peut-être qu'il ne serait pas allé aussi vite.

Ce rôle de père, le sélectionneur portugais Fernando Santos, que vous connaissez bien, le joue aussi...

Aujourd'hui, pour conduire une équipe et obtenir des résultats un entraîneur doit avoir cette relative affective. Si l'aspect humain n'est pas présent, il est difficile de tirer 100% de ses joueurs. Ma grande joie, c'est de voir grandir des joueurs que j'ai connus très tôt, plein d'espoirs, de rêves et de doutes. Quand je vois où en est José (Fonte, qu'il a lancé en 2004, ndlr) et ce qu'il réalise, j'éprouve une joie énorme. Pour Renato (Sanches), c'est aussi très spécial. J'ai beaucoup parlé avec lui, je connaissais le quartier où il habitait. Fernando (Santos) est un peu comme ça. C'est un personnage adorable. C'est intéressant de voir un entraîneur, avec une carrière exceptionnelle, qui a su garder la simplicité qu'il avait à 18 ou 19 ans.  Il a ça dans les gènes.

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