Italie-Angleterre : quand l'Euro apaise (un peu) les blessures du Brexit

Italie-Angleterre : quand l'Euro apaise (un peu) les blessures du Brexit

FINALE - Dans un pays profondément divisé depuis le Brexit, le parcours actuel de la sélection, en finale dimanche face à l'Italie (21 heures), offre un précieux instant de réunion, tout en éclairant sur les débats actuels qui agitent la société britannique.

Lundi, un pays ayant quitté l'Union Européenne pourrait se réveiller champion d'Europe. Le paradoxe n'en est pas vraiment un, puisque l'UEFA n'a rien à voir avec la Commission, mais l'image reste marquante. Le parcours actuel de l'équipe des Three Lions unit les partis politiques britanniques et un peuple extrêmement divisé depuis la décision de quitter l'Europe.

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Les hommes de Gareth Southgate créent pour l'instant un rare moment d'union nationale. Tous les responsables politiques d'envergure les ont félicités pour leur victoire en demi-finales contre le Danemark. Boris Johnson, très impliqué dans cette compétition, a salué un moment "euphorique". Le chef de file du parti travailliste Keir Starmer s'est mis en scène sur Twitter le poing levé dans un pub de Belfast. Même Nigel Farage a complimenté des gars "convaincus" qui "jouent en équipe" et "formidables lors des deux derniers matchs" (ses commentaires datent d'avant la demi-finale). Farage et Starmer ont même fait part de leur optimisme pour la finale.

Pour Boris Johnson, les raisons de cette affection sont toutes trouvées. Lui, qui n'aime pas tellement le football, connaît son importance politique. Depuis son arrivée au pouvoir en 2019, Johnson essaie d'insuffler un esprit positif dans son pays divisé, et il a bien compris qu'un titre en football serait idoine pour lancer la dynamique. Il a ainsi autorisé l'élargissement de la jauge de Wembley pour les demi-finales et la finale à 60 000 places pour contenter l'UEFA, après avoir déclaré trois jours avant que la santé restait la "priorité".

En cas de victoire, il se murmure même que "BoJo" pourrait même accorder un jour férié à la nation. Une pétition en ce sens a déjà reçu plus de 340 000 signatures ce vendredi à 18 heures, et le premier Ministre n'a pas voulu refuser. "Ce serait tenter le destin. Voyons ce qu'il se passe" a éludé le chef du parti conservateur. 

Tous derrière l'équipe, chacun pour ses raisons

L'optimisme de Farage est peut-être plus intéressant encore car il montre le changement d'opinion d'une partie de la population sur cette équipe. En début de tournoi, elle avait subi les sifflets de Wembley pour sa décision de poser le genou au sol. Le grand artisan du Brexit avait lui-même critiqué ce choix dans une vidéo, expliquant que la sélection était "naïve", et que le geste supportait une association (Black Lives Matter) dont le but était de "détruire le capitalisme" et le mode de vie britannique. “La morale de l'histoire est très, très simple. Toutes les équipes sportives, tous les évènements sportifs, devraient rester complètement en dehors de la politique" avait-il conclu. "L'Angleterre du Brexit va gagner le championnat européen" ne peut-il s'empêcher de claironner maintenant.

Son soutien à l'équipe est d'autant plus significatif que celle-ci est pour beaucoup un symbole de tolérance et d'ouverture au monde. À l'heure où le débat fait rage sur les mesures strictes contre l'immigration prises par la secrétaire d'État de l'Intérieur Pridi Patel - pas assez strictes pour Farage-, la diversité du onze anglais est utilisée par l'opposition. Selon le musée de l'Immigration, seuls trois joueurs pourraient être sur la pelouse si ceux ayant un parent ou un grand-parent étranger en étaient exclus. Engagement salutaire pour les uns, triomphe sur l'Europe pour les autres, chacun y trouve son compte avec cette équipe.

En un mois, la donne a donc changé, et les articles de presse s'en ressentent. Début juin, The Independent titrait "Voici l'Angleterre, une équipe unie jouant pour un pays divisé" tandis que The Guardian évoquait le "bonheur" de supporter cette équipe malgré une déconnexion avec le pays. Ce samedi, The Economist publie un long article intitulé "le football donne à une nation fracturée un rappel de ce que c'est que de s'unir", évoquant une communion "palpable" en opposition avec les divisions encourues depuis le Brexit.

Un pansement temporaire

Néanmoins, cette union nationale est bien fragile. Déjà parce que l'Angleterre n'a pas encore gagné, et que la défaite en demi-finale en 1996 avait entraîné une émeute à Trafalgar Square. Ensuite parce que les questions sous-jacentes ne seront pas résolues. Comme l'écrit The Conversation : "en dépit de l'image positive d'une Angleterre moderne et diverse projetée par ce groupe de joueurs et de manager, il est irréaliste d'attendre du football de naviguer la "guerre des cultures" et d'être capable de construire un vision plus progressive, inclusive d'être Anglais - du moins tout seul".

Enfin, certaines fractures restent bien visibles, notamment la séparation entre l'Angleterre et les autres régions du Royaume. Voir le Premier ministre Boris Johnson ou la secrétaire de l'Intérieur Priti Patel arborer le maillot anglais "alors qu'ils prétendent représenter le gouvernement britannique" fait grincer des dents le présentateur TV écossais Stuart Cosgrove, convaincu qu'ils "n'en auraient pas fait autant si l'Écosse était allée aussi loin" dans le tournoi. "Demander aux fans du pays de Galles de soutenir l'Angleterre, c'est comme demander aux fans d'Everton de soutenir Liverpool", relève sur Twitter le journaliste sportif Tom Williams. 

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"Le pays de Galles a subi des siècles d'oppression de la part de l'Angleterre, et le gouvernement de Boris Johnson ne pense à nous que quand il a le temps" ajoute la journaliste Laura Kemp de "Wales Online". Selon un sondage en ligne réalisé par l'émission Good Morning Britain, 63% des supporters en Écosse, au pays de Galles et en Irlande du Nord soutiendraient... l'Italie. 

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