Mondial 2022 au Qatar : les footballeurs iront-ils jusqu'au boycott ?

Les Norvégiens dénoncent le non-respect des droits humains par Doha, le 28 mars 2021.

CONTESTATION - Plusieurs équipes nationales, à l'initiative de la Norvège, ont dénoncé lors de la fenêtre internationale les conditions des ouvriers au Qatar, à un an et demi du coup d'envoi de la Coupe du monde 2022. De là, à envisager un boycott...

La réalité lui éclate en pleine face. À un an et demi du coup d'envoi de la Coupe du monde 2022 au Qatar, le football fait face à un cas de conscience. Dans ce petit pays de la péninsule arabique, épinglé à de multiples reprises au cours de la décennie écoulée au sujet des conditions de travail de ses ouvriers immigrés, un chiffre glace le sang. Depuis 2010 et l'attribution de l'événement à l'Émirat, au moins 6500 travailleurs migrants ont perdu la vie sur les chantiers pharaoniques, lancés en vue du premier Mondial organisé au Moyen-Orient. Le décompte du Guardian, démenti par le Qatar, apparaît toutefois comme incomplet. Il ne s'agit probablement que d'une fourchette basse, en raison de l'extrême opacité des autorités locales. 

Si, jusqu'ici, la gêne, la convenance ou l'indifférence, c'est selon, l'emportait au moment d'évoquer cette question, cette fois, les révélations du très sérieux quotidien britannique ne sont pas retombées comme un soufflé. C'est, en Norvège, que la contestation a pris racine. "La stratégie de dialogue n'a pas donné les résultats nécessaires et nous pensons qu'il est temps de passer à l'étape suivante : un boycott", a plaidé le club norvégien Tromsø IL, l'équipe professionnelle et de niveau national située la plus au nord du globe. "Nous ne pouvons plus nous asseoir et regarder des gens mourir au nom du football. [....] Nous pensons que si la Norvège se qualifie, nous devrions refuser de nous rendre au Qatar."

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D'abord nationale, cette mobilisation a trouvé un écho continental inattendu au cours de la trêve internationale du printemps. Avant d'affronter Gibraltar (0-3) le 24 mars, dans le cadre des qualifications pour le Mondial 2022, les joueurs de l'équipe nationale de Norvège se sont joints à la contestation. Les coéquipiers d'Erling Haaland ont arboré des t-shirts, sur lesquels étaient inscrite la mention "Human rights, on and off the pitch" ("Droits de l'Homme, sur et hors du terrain", en anglais). Du jamais vu, la Fifa interdisant toute déclaration politique sur les terrains. Une manière, selon le sélectionneur Ståle Solbakken "de faire pression sur la Fifa pour qu'elle soit encore plus directe, encore plus ferme à l'égard des autorités au Qatar."

Un mouvement de protestations qui fait boule de neige. Après la Norvège mercredi, puis à nouveau dimanche, l'Allemagne lui a emboîté le pas. Au moment des hymnes, les Allemands, opposés jeudi à l'Islande (3-0), se sont alignés, chacun ayant sur le torse une lettre pour former le mot "Human rights" ("Droits de l'Homme", en anglais). "Nous voulions montrer clairement à l'opinion que nous n'ignorons pas cela", a déclaré le milieu Leon Goretzka. "Nous avons nous-mêmes tracé les lettres sur nos t-shirts, nous avons une large audience et nous pouvons formidablement l'utiliser pour envoyer des signaux en faveur des valeurs que nous défendons." Rebelote dimanche, contre la Roumanie (0-1), avec une allusion à la Déclaration des droits de l'Homme. "Nous sommes contre toute discrimination et nous défendons la tolérance et la diversité", a expliqué le capitaine Manuel Neuer.

Entre-temps, au cours du week-end, les Pays-Bas (face à la Lettonie) et le Danemark (contre la Moldavie) y sont aussi allés de leur message, vêtus d'un t-shirt portant la mention "Football supports CHANGE" ("Le football soutient le CHANGEMENT", en anglais). "En tant que footballeurs, notre voix doit être entendue. Ce sera plus efficace via une action collective réunissant plusieurs pays plutôt que d'agir chacun de son côté", a affirmé le Lyonnais Memphis Depay à l'agence de presse ANP. "Nous savons que les ouvriers qui construisent les stades du Mondial 2022 travaillent dans des conditions très difficiles", a rappelé son coéquipier Matthijs de Ligt en conférence de presse. "Nous ne pouvons pas y rester insensibles et ne rien faire."

On aurait dû penser au boycott il y a dix ans- Joshua Kimmich, international allemand

N'est-il pas trop tard pour agir ? Ne fallait-il pas parler avant pour faire bouger les lignes ? Quid d'un boycott de la compétition, entachée par des soupçons de corruption, tancée pour un désastre écologique annoncé, et plus encore pour la catastrophe humaine, accréditée par la mort de centaines de travailleurs immigrés sur les chantiers de construction des stades ? "Le Mondial 2022 n'a pas été attribué cette année, mais il y a quelques années. On aurait dû penser au boycott à l'époque", a jugé le milieu allemand Joshua Kimmich, qui trouve la réaction trop tardive. "Maintenant, nous devons saisir cette opportunité pour sensibiliser les gens. La question ne concerne pas seulement les footballeurs. Nous devons tous travailler ensemble." 

La Fifa, dont le règlement stipule que les Fédérations et les joueurs peuvent faire l'objet de "sanctions disciplinaires en cas d'utilisation d'un événement sportif pour des manifestations de nature non sportive", a ainsi indiqué qu'elle ne sanctionnera pas les équipes pour ces messages. L'instance qui régit le football mondial "croit en la liberté d'expression et au pouvoir du football en tant que force du bien". Un "bon sens commun" qui avait déjà accompagné les soutiens au mouvement "Black Lives Matter". "Les joueurs ont le droit de se manifester. En tout cas, il n'y a aucun joueur qui est insensible à ce qui a été dit ou écrit par rapport à tout ça", a commenté Hugo Lloris, le capitaine de champions du monde tricolores, avant la victoire au Kazakhstan (0-2).

L'Allemagne ira au Qatar, la France aussi

Pour autant, des sélections nationales iront-elles jusqu'au boycott ? Sans doute pas. L'hypothèse, qui n'était restée qu'à l'état d'ébauche lors du Mondial 78 en Argentine, alors que régnaient la répression et la terreur, paraît hautement improbable. Alors que la Fédération norvégienne réserve sa réponse pour le 20 juin prochain, l'Allemagne, championne du monde 2014, a déjà fait savoir qu'elle n'optera pas pour la politique de la chaise vide au Qatar. Même chose pour l'équipe de France. 

"Le Qatar a été désigné depuis longtemps par des gens responsables, on ne va pas aller sur une remise en cause à un an de l'organisation. La France sera présente au Qatar si elle se qualifie", a affirmé le président de la FFF Noël Le Graët dans un récent entretien à l'AFP. Le boycott "n'est pas une solution, c'est presque tourner le dos au problème", a estimé Roberto Martinez, le sélectionneur de la Belgique. "Ce serait une grosse erreur. Il est temps de faire face à cette situation."

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ARCHIVE - Qatar 2022 : la visite du premier stade climatisé

Quant aux joueurs, oseront-ils aller plus loin que la simple désapprobation ? Franchiront-ils le pas jusqu'à refuser de disputer la Coupe du monde, ce que certains n'auront plus jamais l'occasion de faire ? Y aura-t-il une Ada Hegerberg au masculin ? En 2018, la Lyonnaise, première Ballon d'Or de l'histoire, avait claqué la porte de la sélection de Norvège, estimant que les footballeuses étaient sous-payées par rapport aux footballeurs. Qui sait, on n'est jamais à l'abri d'une surprise...

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