"Ça n'a jamais été aussi loin" : le projet de "Super Ligue" décrypté par un économiste du sport

"Ça n'a jamais été aussi loin" : le projet de "Super Ligue" décrypté par un économiste du sport

INTERVIEW - Depuis dimanche, l'Europe du football se déchire. Douze des plus grands clubs du continent ont lancé leur "Super ligue", une compétition privée vouée à supplanter la Ligue des champions, organisée par l'UEFA. L'économiste du sport Christophe Lepetit analyse pour LCI ce projet devenu concret.

"Un crachat au visage des amoureux de football." C'est en ces termes qu'Aleksander Ceferin, le président de l'UEFA, a qualifié, lundi 19 avril, la Super Ligue, une compétition concurrente de la Ligue des champions, lancée la veille par douze clubs anglais, espagnols et italiens pour des raisons financières. Voyant les frondeurs marcher sur ses plates bandes, l'instance dirigeante du football européen a repris de volée cette initiative, en promettant d'exclure les équipes dissidentes et de "bannir" leurs joueurs de sélections nationales. Jamais la menace, qui planait depuis plusieurs années déjà, n'a été aussi sérieuse. 

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La "Super Ligue", le projet dissident des géants du foot européen

Joint par LCI, Christophe Lepetit, économiste au Centre de droit et d'économie du sport de Limoges (CDES), décrypte les enjeux économiques et les conséquences en général de ce projet, fomenté en catimini par le gotha des clubs européens. Il s'interroge aussi sur la capacité qu'aura l'UEFA à empêcher le lancement effectif de cette compétition privée.

La Super Ligue, c'est un Disney du foot- Christophe Lepetit, responsable des études économies au CDES de Limoges

Cela fait plus de 30 ans qu'on en parle. Ce projet, qui n'était qu'une menace, est devenu concret, avec la création d'une Super Ligue dimanche 18 avril. La crise et le Covid ont-ils accéléré le processus ?

Christophe Lepetit : Indéniablement, on a assisté à un phénomène d'accélération sur ces quelques derniers mois. Il est même double. Il y a un premier élément de contexte. Avec la crise sanitaire et les difficultés économiques qui sont apparues depuis plus d'un an, il y a deux options : soit on se dirige vers des solutions collectives et plus de solidarité, soit on opte pour plus d'individualisme. Là, nous sommes sur une solution qui semble un peu plus individualiste que collectiviste. Il y a aussi un second élément de contexte. Cette crise intervient, malheureusement, au moment même où se discutent les conditions de renégociation du format de la Ligue des champions pour le prochain cycle en 2024. Nous sommes face à un mauvais alignement des calendriers qui, forcément, ouvre la porte à des positions un peu extrêmes, du moins radicales.

Le plan budgétaire de la Super Ligue est estimé entre 5 et 6 milliards d'euros contre 2 milliards pour la Ligue des champions. On a l'impression d'être face à une course à l'argent. Qu'est-ce que cela vous inspire ?  

Historiquement, le premier projet de Super Ligue date de 1998, sous l'impulsion du G14 (organisation regroupant les clubs les plus puissants, importants, influents et riches d'Europe, dissoute et remplacée en 2018 par l'ECA, ndlr). Il avait été monté pour pousser l'UEFA dans ses retranchements, afin qu'elle maximise et augmente toujours plus les revenus de la Ligue des champions. L'objectif était de faire en sorte qu'une part plus importante du gâteau reviennent toujours aux plus grands clubs. Aujourd'hui, effectivement, nous sommes face à un projet qui vise à créer une compétition supranationale, type Disney du foot, largement commercialisable auprès de médias et de sponsors internationaux. Elle serait jouée par les meilleurs clubs, dans l'optique d'avoir un produit, aux yeux de ses promoteurs, le plus qualitatif possible, avec beaucoup de confrontations entre les plus grandes équipes, et donc potentiellement du monde, au sein desquels évoluent les meilleurs joueurs.

Ce projet peut présenter les contours de quelque chose qui est peut-être aujourd'hui attendu par une partie des fans, probablement pas les fans historiques des clubs qui ont, on l'a vu, réagi de façon assez virulente. Aujourd'hui, nous sommes dans une internationalisation, encore et toujours, plus forte du football européen. Ces promoteurs pensent très probablement que les fans à l'international, en particulier sur les marchés asiatiques et indiens, seront demandeurs de ce type de confrontations. Peut-être plus qu'un Liverpool-Everton ou un Atlético-Getafe. Il reste à savoir s'il ne va pas y avoir un rejet fort de la part des fans locaux, et quelle sera la réaction des joueurs qui se retrouvent pris entre deux feux dans cette histoire.

La Super Ligue place les joueurs dans une situation inconfortable- Christophe Lepetit, responsable des études économies au CDES de Limoges

Depuis dimanche, l'UEFA a en effet réitéré ses menaces d'exclure les clubs tentés par la Super Ligue de toute autre compétition. Leurs joueurs pourraient, quant à eux, être des victimes collatérales...

Cela les place dans une situation inconfortable, d'autant qu'ils n'ont pas demandé la mise en place de cette Super Ligue. Outre le fait de ne plus pouvoir disputer leur championnat domestique et les compétitions continentales, ils pourraient se voir interdire de jouer pour leur sélection. C'est-à-dire pas d'Euro, de CAN, de Copa America ni de Coupe du monde. Il faudrait voir si tout cela est juridiquement tenable, il y aurait probablement des recours. On attend la réaction des joueurs, les syndicats UNFP en France et FifPro à l'international. Ce sont peut-être eux, sans le vouloir, qui détiennent une partie de la réponse.

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Les Confédérations, les Fédérations, les Ligues et la presse sont vent debout contre la création de cette Super Ligue. Le projet fait l'unanimité contre lui. Comment analysez-vous le rejet suscité par cette annonce ?

La levée de boucliers des Ligues professionnelles, des Fédérations nationales et continentales est compréhensible. Ce nouveau produit va venir en confrontation directe avec la Ligue des champions de l'UEFA et va probablement avoir des impacts sur les Ligues domestiques, qui vont éventuellement se priver de leurs meilleurs clubs. Imaginez la Premier League sans six des douze clubs qui sont déjà dans le projet, ce n'est pas la même Premier League. 

Là aussi, la question qui se pose est de savoir si les Fédérations et les Ligues iront jusqu'à exclure ses clubs. Quant à la presse, elle dit qu'on remet en cause un modèle ancestral, qui fonctionnait, pour des raisons plus financières qu'objectives. Qu'en sera-t-il si cette compétition était véritablement lancée ? Est-ce que des médias audiovisuels se passeraient de répondre à d'éventuels appels d'offre pour diffuser cette compétition ? Est-ce qu'un journal comme L'Équipe se passerait de la couvrir, quand bien même il semble très opposé à ce projet ? C'est toujours un risque. Si vous êtes un média, et que vous décidez de ne pas couvrir l'événement, rien ne vous dit que votre petit camarade ne jouera pas le passager clandestin en allant le faire. Cette réaction est plutôt unanime et hostile aujourd'hui. Je demande à voir si elle serait suivie des faits, si jamais la Super Ligue venait à voir le jour.

Le sentiment qu'on fait passer le fan international en priorité- Christophe Lepetit, responsable des études économies au CDES de Limoges

Des groupes de supporters européens se sont opposés à cette Ligue quasi-fermée, alors même que leurs clubs font partie des membres fondateurs. Ont-ils les épaules assez larges pour réussir à faire pression ?

Ces groupes-là sont des représentants historiques des supporters des clubs. Ils soutiennent leur équipe depuis la première heure, ils sont viscéralement attachés à leur club. C'est quelque part eux qui représentent l'encrage local des clubs dans leur environnement. Aujourd'hui, on a des clubs qui sont de plus en plus tournés à l'international, qui vont chercher des fans à l'étranger, sans tenir compte ou faire attention aux supporters locaux. C'est un équilibre à trouver, qui n'est pas forcément toujours facile, entre conquérir le fan à l'international et satisfaire le supporter local qui habite à 500 m du stade. Avec ce projet, on a le sentiment peut-être, même si des locaux seront intéressés, qu'on fait passer le fan international en priorité.

Il ne faut pas se voiler la face, ce qui ferait fonctionner ou pas cette Super Ligue, ce sont les consommateurs finaux. Ce sont eux qui vont dans les stades, s'abonnent aux chaînes de télévision payantes et qui achètent des produits dérivés. S'il y a une demande globale pour ce type de compétitions, j'ai bien peur que, malgré l'opposition éventuelle de certains fans locaux, cela n'empêche pas les promoteurs de vouloir aller au bout de leur logique. On a l'impression d'une scission entre les clubs qui participeraient à cette compétition et leur environnement local. À voir comment tout cela se traduirait. Y compris auprès des acteurs publics puisque certains des clubs sont parfois dans des enceintes sportives qui ont été ou sont financés par le secteur public. Est-ce qu'on conserverait ce modèle-là ou on demanderait aux clubs participants d'avoir des enceintes qui leur appartiennent à 100% ? Puisqu'ils veulent créer une logique 100% privée, peut-être que ça pourrait aller dans ce sens-là. Mais on voit aussi que, cela n'empêche pas certains clubs qui jouent l'Euroligue de basket, un Ligue privée au même titre que la Super Ligue, de disputer cette compétition-là quand bien même les infrastructures sont financées par le public.

Pensez-vous que la création de cette Super Ligue peut aboutir ?

Il y a 25 ans, on était dans des coups de bluff, et on n'avait pas été aussi loin. On voyait ça comme une grosse ficelle qui servirait avant tout à servir les intérêts des gros clubs dans un schéma où la compétition européenne perdurait. L'UEFA a réagi en accédant à une partie des demandes et en augmentant la qualité du produit Champions League. Aujourd'hui, en termes de revenus et d'audience, c'est sans commune mesure avec ce que c'était encore en 1995, quand on sortait de la double poule qui débouchait directement sur les demi-finales et la finale. Aujourd'hui, plus le temps passe, plus la menace se fait pressante. On voit, ici ou là, que des compétitions se sont lancées. On parlait de l'Euroligue qui s'est lancée dans les années 2000, on pourrait évoquer de l'International Swimming League qui s'est créée, contre l'avis de la Fédération internationale de natation.

C'est peut-être, encore une fois, un énorme coup de bluff, qui vise à mettre une pression maximale sur l'UEFA, qui tient lundi et mardi son comité exécutif pour décider des contours de la prochaine Ligue des champions. Cette fois, on a franchi une étape supplémentaire puisque le lancement a été officialisé et un site internet a été créé, mais on ne sait pas encore si on y est. Probablement que, chemin faisant, l'UEFA finira par ne plus pouvoir accéder aux demandes de ces grands clubs et qu'un jour, peut-être, on aura de fait un lancement effectif d'une telle compétition. Est-ce que ce jour-là est venu ?

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