Jean-Claude Skrela sur le film "Mercenaire" : "Déraciner un gamin de 13 ou 14 ans, c'est jamais une bonne idée"

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RUGBY - A l'occasion de la sortie du film "Mercenaire", en salle depuis mercredi et qui relate la galère d'un joueur wallisien venu jouer en France, LCI a demandé à Jean-Claude Skrela de nous éclairer sur cette problématique qu'il connaît bien. Car l'ancien sélectionneur du XV de France, et actuel patron du VII tricolore, a mis en place dans les années 2000 une structure de détection et de formation en Nouvelle-Calédonie.

LCI : Quelles sont les difficultés que rencontrent les joueurs venus de Polynésie française lorsqu'ils débarquent en Métropole ?

Jean-Claude Skrela : Je pense que le plus dur pour eux sont le déracinement et l'éloignement de leur famille. C'est un vrai choc, car la vie qu'ils menaient sur les îles n'est pas du tout la même qu'ici. Il faut s'habituer à un environnement plus réglé, au climat... Beaucoup d'éléments qui peuvent les fragiliser et faire échouer leur adaptation.

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    LCI : Le film "Mercenaire" décrit aussi un monde du rugby finalement pas si accueillant que ça, alors qu'on vend à ses jeunes une sorte d'Eldorado...

    Jean-Claude Skrela : C'est pour éviter ce genre de chose qu'on avait mis en place un centre territorial pour la détection et la formation à Nouméa (au milieu des années 2000, ndlr). Le but, c'était de les faire rester en Nouvelle-Calédonie jusqu'à 16 ou 17 ans, pour qu'ils ne partent pas trop tôt. La structure commençait à les habituer à une certaine exigence, un certain cadre. Et même aussi, parfois, de déjà gérer la distance avec la famille, puisque certains étaient pensionnaires et ne rentraient chez eux que le week-end.

    Il y a des dérives, des gens qui proposent de l'argent aux familles pour envoyer des jeunes au casse-pipe en France"- Jean-Claude Skrela

    LCI : Pour quels résultats ?

    Jean-Claude Skrela : Aujourd'hui, c'est difficile à dire, car je me suis un peu éloigné de tout ça depuis plusieurs années. À mon époque, beaucoup n'ont pas percé, car ils n'arrivaient pas à franchir le cap du haut niveau. Mais on a eu aussi de belles réussites comme celle de Vincent Pelo, qui joue maintenant à La Rochelle. Mais même pour lui, alors qu'il était bien encadré (formation en Nouvelle-Calédonie et installation en famille d'accueil lors de l'arrivée en Métropole, ndlr), les choses n'ont pas toujours été simples... Je me souviens notamment avoir dû assister à quelques conseils de discipline lorsqu'il était au lycée à Hyères (rires). Mais il a bien réussi ensuite.

    LCI : Et pour les autres, que s'est-il passé ?

    Jean-Claude Skrela : Le problème, ce sont les dérives. Des gens qui proposent de l'argent aux familles pour envoyer des jeunes au casse-pipe en France. Il y a d'ailleurs un épisode qui ne m'a pas du tout plu et qui m'a poussé à mettre de la distance avec tout ça. Pendant la deuxième année du centre, je suis allé là-bas faire de la détection pour des joueurs de moins 15 ans afin qu’ils intègrent la structure. Je me souviens que j'avais donné une quinzaine de noms, mais que le lendemain, en prenant le journal, je vois que la moitié d'entre eux venaient d'être déjà proposés à des clubs français...

    Si c'est pour jouer en Fédéral, il vaut mieux qu'ils restent chez eux. C'est trop de sacrifices sinon"- Jean-Claude Skrela

    LCI : On vous sent encore amer...

    Jean-Claude Skrela : Oui, un peu, car c'était décevant de voir ça. Après, personne n'oblige les familles à accepter ça. Mais c'est sûr que de déraciner des gamins de 13 ou 14 ans, comme ça, c'est jamais une bonne idée. J'ai voulu leur faire comprendre que c'était une bêtise, mais, parfois, le message avait du mal à passer.

    LCI : N'est-ce pas aussi une preuve supplémentaire qu'avec la professionnalisation, le rugby a perdu de ses valeurs ?

    Jean-Claude Skrela : Peut-être. C'est sûr qu'avec le rugby d'aujourd'hui et l'argent qui y circule, c'est un peu plus le chacun pour soi qui prime. On n'est évidemment pas le foot, mais pour un joueur qui arrive de son île, comme ça, c'est plus dur qu'avant, car il y a moins de solidarité dans les clubs. Et je ne parle pas que du Top 14 ou de la Pro D2, puisque même en Fédéral (3e division, ndlr), où il y a de plus en plus d'étrangers, c'est dur. Mais franchement, si c'est pour jouer en niveau inférieur, il vaut mieux que ces joueurs restent chez eux. Car je pense que ça ne vaut pas le coup de se déraciner, de faire tous ces sacrifices pour ça.

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