Froid polaire à Pyeongchang : une championne olympique nous raconte l'enfer blanc des JO d'hiver

TÉMOIGNAGE - Les températures glaciales jettent un froid sur Pyeongchang, ville-hôte des Jeux olympiques en Corée du Sud. Ce sont les plus froides depuis Lillehammer (Norvège) en 1994. En bronze sur le relais des Jeux norvégiens, l'ancienne biathlète Corinne Niogret se souvient pour LCI de cette expérience hors du commun.

Le froid et le vent glacent Pyeongchang. Ces derniers jours, les conditions météorologiques se sont dégradées sur la ville-hôte des Jeux olympiques d'hiver, qui s'ouvrent ce vendredi en Corée du Sud. Lundi 5 février, à quatre jours seulement de la cérémonie d'ouverture, la température ressentie était de - 22°C. Ces conditions polaires perturbent quoiqu'il en soit les entraînements et commencent à inquiéter les athlètes. Au regard des prévisions, ces JO pourraient bien être les plus froids de l'histoire, surpassant ceux de Lillehammer en 1994, où des moyennes régulières autour des -25°C avaient été enregistrées. De quoi faire craindre le pire.

Médaillée d'or sur le relais à Albertville en 1992 et championne du monde en individuelle à deux reprises (1995 et 2000), la biathlète Corinne Niogret a bien connu l'enfer blanc de Lillehammer. Contactée par LCI, l'ancienne athlète nous raconte son expérience et comment elle s'est adaptée tant bien que mal au grand froid extrême qui sévissait sur les Jeux norvégiens.

L'impression de respirer des lames de rasoirCorinne NIOGRET, championne olympique Albertville 1992

LCI : Vous étiez à Lillehammer en 1994, les JO les plus froids connus avec une température ressentie de - 25°C. Parlez-nous de ce que vous avez ressenti là-bas.

Corinne NIOGRET : Ça brûle le nez et les poumons. J'avais vraiment l'impression de respirer des lames de rasoir. J'avais comme des petites piques qui me traversaient la gorge et allaient dans les poumons. Sur place, on a cherché tous les moyens pour se protéger, parce que, malgré tout, il faut quand même participer aux entraînements, être sur le pas de tir pour avoir des repères. C'était un peu le "système D". On mettait des couvertures de survie, dans les bonnets, les gants... Il fallait essayer de faire des couches pour se protéger mais pas trop épaisses non plus pour ne pas modifier les réglages de la carabine et le tir en lui-même.

LCI : Pourtant, on peut croire que les athlètes ont l'habitude de s'adapter au froid...

Corinne NIOGRET : Quand il fait - 10°C, voire - 15°C, ça va. Tout dépend aussi de l'humidité. Si c'est un froid humide, on n'aura pas le même ressenti. Jusqu'à - 15°C, c'est supportable et gérable. En dessous, on ne va pas se mentir, cela devient compliqué parce que le sang ne va plus dans les extrémités. Il afflue dans les muscles et dans le cœur pendant l'effort mais les extrémités, les mains, les pieds et le visage deviennent très durs à réchauffer.

Il faut éviter à tout prix de toucher les morceaux en fer de la carabine, ou vous restez la main coller dessusCorinne NIOGRET

LCI : À Pyeongchang, où il fait - 22°C en température ressentie, les filles de l'équipe de France de biathlon finissent le tir, les mains gelées. Avez-vous connu cela ?

Corinne NIOGRET : Sur une carabine, les détentes sont en plastique mais il y a quand même des morceaux de fer. Il faut éviter à tout prix de toucher ces morceaux-là ou vous restez la main coller dessus. Tant qu'on est en mouvement, on arrive à garder un petit peu la chaleur. Mais le fait de s'arrêter 30 secondes, c'est vrai que tout de suite, on se refroidit intérieurement. C'est d'autant plus compliqué de se réchauffer après un effort aussi intense.

LCI : En dehors de la compétition, comment se passaient vos entraînements ?

Corinne NIOGRET : Quand il faisait très froid à Lillehammer, par exemple, on s'astreignait à suivre la séance d'entraînement la plus courte possible. On restait dehors un minimum de temps pour ne pas avoir à respirer cet air qui nous endommageait les poumons, les muqueuses et qui faisait qu'à un moment, on allait être moins performant. C'était vraiment chronométré. On ne restait pas dehors à discuter pour rien.

LCI : Était-ce un sujet de discussion entre vous, les athlètes ?

Corinne NIOGRET : Oui, entre nous, on en parlait. On en discutait parce qu'on essayait chacun de trouver des techniques pour ne pas souffrir du froid. Quand il y en a un de nous qui trouvait comment améliorer ses gants, par exemple, il faisait partager sa trouvaille aux autres. Pareil pour les pieds et le visage. On en discutait régulièrement et on essayait dès que possible de s'aider pour que le moins de personnes finissent à l'hôpital.

J'ai des séquelles pulmonairesCorinne NIOGRET

LCI : Ce froid extrême a-t-il des conséquences sur les performances ?

Corinne NIOGRET : Je ne sais pas si ça joue sur les performances. En revanche, ça joue clairement sur le mental. On perd beaucoup d'énergie à chercher des solutions pour se réchauffer, à se dire "Comment vais-je appréhender ce froid ?". Malgré tout, physiquement, ça plombe aussi. Il ne faut pas rêver. Même si on a pris toutes les précautions, on ne sait comment on va réagir dans l'effort. Sur un 15 kilomètres, on va concourir pendant 45 minutes. On ne sait pas au bout de combien de temps notre corps va dire "Stop, je n'en peux plus. J'ai froid, je suis gelée". On part dans l'inconnu et mentalement c'est dur à appréhender.

LCI : Vous avez raccroché en 2004. Constatez-vous aujourd'hui encore des séquelles ?

Corinne NIOGRET : Oui, j'ai des séquelles pulmonaires. À la fin de ma carrière, j'avais 30% de mes poumons qui ne fonctionnaient plus. C'était très compliqué à gérer. On passe de - 20°C en hiver à 30°C en été. Notre corps s'adapte du mieux possible à ces grosses amplitudes thermiques, mais à un moment il arrive qu'on paie un peu l'addition.

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