Rugby : Aurélie Groizeleau, l'arbitre est dans le pré

Aurélie Groizeleau mène de front sa carrière d'arbitre et sa profession d'agriculture.

PORTRAIT - Agricultrice la semaine, arbitre le week-end. À 32 ans, Aurélie Groizeleau est l'un des rares femmes à arbitrer dans le rugby. L'éleveuse de pigeons, au statut d'amatrice, se rêve d'une destinée professionnelle.

Une femme au cœur de la mêlée. Au milieu des golgoths assoiffés de victoires, Aurélie Groizeleau fait bouger les lignes. Ne vous fiez pas à son gabarit (1,68 m pour 62 kg), la jeune femme de 32 ans dégage une autorité naturelle. Sur un terrain, elle impose le respect à ces messieurs. "On me dit qu'ils sont plus gentils parce que je suis une femme", sourit celle qui arbitre depuis une dizaine d'années. "L'aspect féminin permet souvent d'apaiser beaucoup plus vite les situations tendues. S'il peut y avoir un rapport de force entre deux hommes, il n'y a pas ce même affrontement entre une femme et un homme."

Sans esbroufe, grâce à ses compétences et sa connaissance du rugby, elle s'est faite sa place avec tact et finesse dans ce bastion encore très majoritairement masculin. Au point de créer parfois la confusion. "J'ai eu le cas le week-end dernier. Un joueur s'est trompé, il m'a appelé 'monsieur' au lieu de 'madame'. Il s'est de suite excusé", raconte-t-elle à LCI. "Je l'ai rassuré en lui disant que ce n'était pas grave et que j'avais l'habitude, parce qu'il y a davantage d'homme que de femme dans le rugby." 

J'ai baigné dans le rugby dès ma naissance- Aurélie Groizeleau, arbitre féminine de rugby

En France, sur les 68.410 arbitres recensés dans les sports, que sont le football, le handball, le basketball et le rugby, 12.725 sont des femmes, soit 18,6% des effectifs. Dans l'ovalie, cette féminisation n'en est qu'à ses prémices, avec 130 arbitres féminines, selon un baromètre Kantar pour La Poste, publié en octobre 2020. 

Dans ce milieu d'hommes, les choses sont pourtant en train d'évoluer. C'est ce que tend à montrer la campagne "Tous arbitres de la parité" de La Poste, partenaire de l'arbitrage, en cette journée de 8 mars. "La place de l'arbitre féminin existe", affirme la Charentaise, devenue l'un des visages du métier conjugué au féminin, avec Stéphanie Frappart au football et les jumelles Charlotte et Julie Bonaventura au handball.

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Chaque week-end, Aurélie Groizeleau siffle sur les pelouses d'Élite 1 féminine, de Fédérale 1, l'élite amateur masculin, et de Nationale, championnat créé en juin 2020, qui doit servir de passerelle vers la Pro D2 professionnelle. Une "chance incroyable" pour cette grande passionnée de rugby, qui a longtemps été joueuse avant de passer de l'autre côté. "Je suis un peu née dedans. J'ai baigné aux bords des terrains dès ma naissance. Il y avait peu d'activités sportives dans ma commune, à Marans, en Charente-Maritime. Donc, dès l'âge de 5 ans, j'ai été à l'école de rugby", se souvient cette fille et petite-fille de rugbyman.  

Une blessure l'a amenée à devenir arbitre

Douée sur le pré, la trois-quarts intègre le Pôle Espoir de Toulouse à l'âge de 15 ans, puis rejoint le club de Saint-Orens à son arrivée dans la Ville rose. Tout bascule à l'hiver 2007, un mois avant sa première convocation pour le VI Nations. La rugbywoman, sélectionnée à 5 reprises en équipe de France, se rompt les ligaments croisés d'un genou. "À partir de ce moment-là, je n'ai plus eu le droit aux sports de contact. J'ai dû stopper ma carrière", poursuit-elle, le cœur serré.

Obligée de raccrocher les crampons prématurément, Aurélie Groizeleau ne se laisse pas abattre. Elle souhaite garder le contact avec son sport. Elle passe ses diplômes d'éducatrice et débute l'arbitrage en parallèle. "Je voulais rester dans le rugby. L'arbitrage a été un peu une évidence, à la fois pour pouvoir entretenir la passion et être toujours au cœur du jeu sans prendre de risque pour ma santé", confie la trentenaire. "Je m'étais toujours intéressée à l'arbitrage, même en tant que joueuse. Je partais du principe qu'on était meilleure joueuse si on maitrisait la règle. Je suis restée toujours assez proche des arbitres et de leur fonctionnement." C'est donc tout naturellement que la bascule se fait, non sans quelques difficultés. 

"Mon premier match ne s'est pas très bien passé", se rappelle-t-elle. "Les débuts d'expérience peuvent être parfois délicats. J'étais jeune, j'avais 21 ans. Quand on débute, automatiquement, on n'est pas bon. On ne prend pas toujours les bonnes décisions. Du coup, les joueurs sont un peu frustrés, ils sont agacés. Je ne savais pas comment gérer les conflits. À la fin du match, je suis entrée dans mon vestiaire et j'ai posé mon sifflet. Je me suis dit que je ne pouvais pas continuer à faire ça." 

Ce jour-là, en proie au doute sur ses capacités, les mots de son accompagnant se révèlent précieux. "J'ai eu la chance de débuter en région toulousaine, une terre de rugby. Mes cinq ou six premiers matchs, j'avais systématiquement quelqu'un à mes côtés", explique-t-elle. "Après ce match, la personne m'a dit : 'Aurélie, ne t'inquiète pas, ça va aller. Tu es débutante, et c'est malheureusement en vivant des situations difficiles qu'on progresse et qu'elles ne se reproduisent plus'. Ses paroles ont été très importantes. Le partage d'expérience est essentiel. C'est indispensable d'avoir des personnes autour de nous."

Maman et éleveuse de pigeons

Un accompagnement capital. "L'arbitrage, ce n'est pas que la partie terrain, on a aussi toute une partie administrative. Quand on est à bas niveau, on doit tout gérer toute seule", signale la native de La Rochelle. Pas facile, surtout quand, comme Aurélie Groizeleau, on multiplie les casquettes. "J'ai une structure professionnelle autour de moi, mais mon statut ne l'est pas", rebondit-elle. Pour subvenir aux besoins de sa famille, la maman de la petite Lucie troque son maillot d'arbitre le week-end pour sa tenue d'agriculture le reste de la semaine, au sein de l'exploitation agricole familiale d'élevage de pigeons.

"C'est tout un emploi du temps à gérer", confirme l'ancienne trois-quarts, qui peut compter sur le soutien de son conjoint, ayant arrêté sa carrière d'arbitre pour lui permettre de poursuivre la sienne. "Ce n'est pas juste un match le week-end, il y a toute une préparation que ce soit physique, mentale ou technique. Je visionne le match des équipes, j'essaie de travailler pour avoir tous les éléments en ma possession pour être la plus précise possible le week-end. Ça m'oblige soit sur ma pause déjeuner soit le soir en rentrant du travail à démarrer une deuxième activité", assure-t-elle. "Je m'entraîne environ deux heures par jour." 

Devenir professionnelle, ça reste un objectif- Aurélie Groizeleau, arbitre féminine

Un planning qu'elle a rodé avec le temps pour trouver son équilibre. Et cela lui réussit bien, puisqu'elle est l'une des (trop) rares Françaises à officier dans des matchs internationaux. L'arbitre coachée par Jérôme Garcès, manager du secteur pro, a notamment dirigé le "Crunch" féminin France-Angleterre en novembre 2020. "C'était assez improbable parce que j'ai appris ma désignation le lundi pour le samedi", après la blessure de Joy Neville, qu'elle a remplacée au pied levé. "Je connaissais le sentiment de jouer contre les Anglaises quand on est Française. Mon objectif, c'était clairement de me détacher de ça. Mon rôle était juste d'être arbitre ; autrement, c'était trop risqué pour ce que j'allais pouvoir produire pendant le match. C'était une préparation un peu à part. C'était une belle chance pour moi. On a envie d'arbitrer des matchs comme ça tous les week-ends."

S'appuyant sur l'exemple de Stéphanie Frappart au football, Aurélie Groizeleau pense qu'une femme va bientôt suivre le même chemin au rugby. "Aujourd'hui, c'est déjà le cas dans plusieurs pays. On le voit avec Joy Neville en Irlande, Sara Cox en Angleterre ou Hollie Davidson en Écosse. En France, ça va venir prochainement", affirme-t-elle. Et si c'était elle ? "Ça reste un objectif de progression, je ne vais pas vous mentir. On est aussi des compétitrices en tant qu'arbitres, on a envie d'être meilleures et de progresser. J'espère vous dire dans quelques mois ou quelques années que je suis arbitre du secteur professionnel." Elle succéderait ainsi à Christine Hanizet, première et seule femme à avoir arbitré au haut niveau, en Pro D2, de 2015 à 2017.

En attendant de siffler un jour en Pro D2, et pourquoi pas en Top 14, l'élite du rugby hexagonal, l'éleveuse de pigeons reste focalisée sur son objectif prioritaire : la Coupe du monde féminine de rugby, prévue, sauf report, du 18 septembre au 16 octobre 2021 en Nouvelle-Zélande. "Pouvoir vivre une Coupe du monde là-bas, ce serait l'un des plus beaux cadeaux qui soit", confesse Aurélie Groizeleau, qui se verrait bien diriger un match des All Blacks. "Ça serait encore plus fort. C'est une équipe que je n'ai jamais arbitrée, ce serait une belle récompense." Un rêve qu'elle pourra peut-être toucher des doigts dans quelques mois.

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