Suzy Favor Hamilton : "Être escort-girl était beaucoup plus puissant que de gagner une course"

Suzy Favor Hamilton : "Être escort-girl était beaucoup plus puissant que de gagner une course"
SPORT

INTERVIEW – Pour beaucoup, Suzy Favor Hamilton est cette coureuse olympique de 1500m devenue call-girl qui a fait scandale aux Etats-Unis. Mais la lecture de son livre, Fast Girl (ed. Talent Sport), permet de comprendre que son histoire est surtout liée à une maladie mentale. Pour metronews, elle parle sport, dépression, sexe et addictions. On ne peut plus librement.

Suzy Favor Hamilton ne savait pas qu’elle était bipolaire. C’est cette maladie mentale et cette ignorance qui ont fait s’écrouler par trois fois en finale olympique (1992, 1996 et 2000) cette coureuse de demi- fond parmi les plus prometteuses. C’est cette maladie mentale et cette ignorance qui, ensuite, l’ont conduite à prendre un mauvais anti-dépresseur l’ayant rendue "hypersexuelle", au point d’avoir fait d’elle l’escort-girl la plus prisée de Las Vegas pendant un an. Cette histoire hors normes, elle la raconte dans son autobiographie Fast Girl (ed. Talent Sport). Et à nous.

Votre carrière de coureuse s’est arrêtée à Sydney, où vous êtes tombée sous les yeux du monde entier…
(elle coupe) Tomber comme ça, et ne pas gagner cette médaille d’or qui m’obsédait, c’était vraiment très dur, mais je ne m’en suis pas rendu compte à l’époque. Tout ça m’a fait beaucoup, beaucoup de mal. La médaille d’or aurait été un prétexte parfait pour mettre fin à ma carrière. Parce que je me sentais obligée de continuer, je ne voulais pas laisser tomber tous les gens qui m’accompagnaient. Si j’avais osé penser à mon propre bonheur, j’aurais arrêté avant. Je pense que de nombreux sportifs n’osent pas arrêter alors qu’ils en ont marre.

Aujourd’hui, pensez-vous que, avec les bons médicaments, en ayant connu la nature de votre maladie, vous auriez pu vous épanouir en tant que coureuse ?
(elle souffle) C’est une question très compliquée. Je sais que mon syndrome bipolaire m’a portée pour m’entraîner si dur tous les jours. Sans doute que je n’aurais pas été la même coureuse avec les médicaments que je prends aujourd’hui. Mes ambitions auraient été moins élevées. Aujourd’hui, si je ne m’entraîne plus pendant plusieurs jours, ce n’est plus un problème pour moi. C’est malheureux mais les médicaments, même s’ils vous font vous sentir mieux, vous calment. Et, pour courir à ce niveau-là, vous ne devez pas être si calme. J’aurais été une moins bonne coureuse, mais sans doute plus heureuse (sourire).

Vous dites que vous n’aimiez pas courir à cette époque mais, à la fin de votre livre, vous dites que vous êtes née pour courir. Est-ce la compétition en elle-même qui vous faisait du mal ?
Exactement. Courir m’aide à oublier mes soucis depuis l’enfance, c’est si naturel pour moi, mais je n’aimais pas les attentes, la pression. J’ai entendu parler d’une coureuse française, Marie-José Pérec, qui avait écrit un livre ressemblant au mien, au sujet de la pression. Elle s’est enfuie pendant les JO et personne, à ce moment-là, ne savait pas qu’elle était dépressive… La compétition m’angoissait, elle accentuait ma maladie. L’angoisse est un déclencheur de la bipolarité. Et, pour être en bonne santé, vous devez éviter les déclencheurs, même si vous prenez des médicaments. A Sydney, quand je suis tombée, c’était en fait une crise de panique parce que je savais que je ne pouvais pas gagner et que je me sentirais humiliée. Avant même que toutes mes concurrentes me dépassent, mon corps s’était raidi et je ne voyais que du blanc. Mes jambes ne répondaient plus. Je me suis dit que ne pas finir la course atténuerait ma déception. C’était tout ce que mon cerveau malade pouvait me proposer. Aujourd’hui, je sais que les gens se soucient peu d’une mauvaise course. Mais à l’époque, j’étais persuadée que tout le monde parlait de moi dans mon dos après m’avoir croisée : "C’est celle qui a perdu." En revanche, quand je gagnais, c’était un sentiment incroyable. C’était probablement trop grisant pour mon état.

Est-ce que gagner est une drogue ?
Oui, aucun doute là-dessus. Et, en conséquence, perdre est une forme de dépression. On le voit à l’euphorie des joueurs de football quand ils célèbrent une victoire, dans la manière dont ils se sentent. C’est une drogue très puissante. Mais pour moi, devenir une escort girl était encore beaucoup plus puissant que gagner une course.

Vous racontez que, devenue escort-girl, vous étiez motivée par le classement des meilleures escort-girls de Las Vegas. Pourquoi n’aimiez-vous pas autant la compétition en tant que coureuse ?
Parce que quand je courais, je ne contrôlais rien. La plupart de mes concurrentes étaient dopées. En tant qu’escort-girl , tout était sous mon contrôle. C’était facile et je gagnais à chaque fois. Je n’avais pas besoin de sacrifier ma vie entière. J’avais juste à me préparer mais c’était amusant de vivre une vie totalement différente de celle que j’avais eue. Je n’avais plus besoin de porter de vêtements de sport, de me faire une queue de cheval tout le temps. A 42 ans, pour la première fois de ma vie, j’ai eu le sentiment d’être une femme.

Quelqu’un vous avait incité à vous doper en tant que coureuse et vous aviez refusé…
(elle coupe) J’ai oublié beaucoup de choses mais ça, je m’en souviendrai toute ma vie ! Ce mec, je le respectais tellement. C’est quelqu’un de très, très puissant dans le monde de l’athlétisme. Tout le monde l’admire. Donc quand il m’a prise à part pour me dire ça, je n’arrivais pas à y croire. Il est impliqué dans cette corruption. Il a même renforcé le recours au dopage. Je me souviens qu’il s’était occupé d’une très jeune athlète qui, avec lui, s’est mise à tout gagner. Et quand elle a commencé à se faire contrôler, je me suis mise à la battre… C’est après que j’ai compris.

"Les addictions, c'est une manière de tuer momentanément son cerveau"

Mais en tant qu’escort-girl, vous aviez accepté de prendre toutes sortes de drogue, n’est-ce pas paradoxal ?
Toute mon histoire a été très mal vue dans le monde de l’athlétisme, qui est censé être parfait. Coureuse, j’étais la gentille fille, l’exemple à suivre. Je pensais aussi que les athlètes devaient être des exemples, par rapport aux enfants qui les voient comme des héros. Quand j’étais escort-girl, c’était mon secret, personne ne devait le savoir. Et j’ai découvert que je pouvais me droguer sans qu’il ne m’arrive rien après. Je pouvais apparaître comme un exemple tout en vivant cette nouvelle vie très excitante. Donc quand les clients me proposaient de la drogue, je me disais juste : "Pourquoi pas ?" C’est mon syndrome bipolaire qui m’a poussée à en prendre. Quand j’étais sportive, je ne prenais pas cet anti-dépresseur qui m’a été prescrit par erreur et qui me rendait folle. Mon hypersexualité et ce comportement imprudent étaient provoquées par mes phases maniaques. Ce n’était pas moi.

Beaucoup de sportifs connaissent des problèmes d’addictions, aux paris ou au sexe, comment l’expliquer ?
C’est un mécanisme d’adaptation, pour se sentir bien. Souvent, ces gens n’ont jamais cherché à régler les problèmes qu’ils ont dans leur vie. Ils ne demandent pas d’aide. Ça peut être une mauvaise relation avec son père, un viol, une mère qui couche avec de nombreux hommes… Je ne cite que des exemples venant de mon entourage ou de mes anciens clients. Toutes ces peines font que vous allez boire de l’alcool ou voir des prostituées. C’est une manière de faire momentanément mourir son cerveau. Beaucoup de mes anciens clients qui étaient des sportifs pensaient que le sexe allait résoudre leurs problèmes. Ils ne voient pas ce qui cloche en eux parce qu’ils ont toujours eu une vie de privilégiés. Toute leur vie, on leur a dit qu’ils étaient géniaux, les fans, les entraîneurs, les amis, dont certains sont juste intéressés… Les addictions aident aussi à combler le manque d’adrénaline quand ils ne font plus de sport. Moi, j’ai utilisé un triple artifice pour masquer mes problèmes : sexe, alcool et drogue. C’est si facile de fuir. Les sportifs intériorisent parce qu’ils ont peur qu’on pense qu’ils sont faibles et qu’on les juge. Moi, on m’a jugée.

Vous dites qu’un mauvais anti-dépresseur a été à l’origine de votre addiction au sexe. Y a-t-il tout de même un lien avec le sport ?
Oui, parce que j’ai arrêté ma carrière brutalement. Heureusement, je suis tombée enceinte assez vite ensuite. Sinon, je ne sais pas comment mon corps aurait réagi, après l’avoir entraîné aussi intensément. Après avoir accouché, je ne courais toujours pas et ça a accentué mon syndrome bipolaire. C’était la double peine. J’avais besoin de courir. C’était le seul moyen que j’avais de soulager mon cerveau. Mais quand vous êtes dépressive, la difficulté est justement de sortir du lit.

"Pour être une bonne escort-girl, la compassion est plus importante que le sexe"

Selon vous, le mode de vie d’un sportif, les entraînements et les voyages à répétition, sont-ils nocifs ?
Je me souviens d’un ancien golfeur très réputé. Ce n’était pas Tiger Woods (rires). Il me considérait comme son psychologue ! Et il me disait : "Si seulement ma femme était comme vous..." Il y a des sportifs qui aiment ce mode de vie mais la plupart se sentent très seuls. Ils voient des escort-girls parce qu’ils ont besoin de compagnie quand ils sont sur la route. Leur sport est tout pour eux. Ils n’ont même pas vraiment le temps de sortir de leur hôtel. Le tourisme n’aide pas à être le plus performant possible… Les gens croient que leur vie est glamour mais dedans, il n’y a rien d’autre que la compétition. Et la pression, qui vient des millions qui sont en jeu. C’est très dur. Ils ne peuvent pas vraiment être équilibrés. Être riche ne vous console pas de ne pas voir votre famille.

Que trouviez-vous dans le sexe que vous ne trouviez pas dans le sport ?
Dans le sport, je me sentais flouée, à cause du dopage. Je n’avais pas l’impression que mes efforts étaient justement récompensés. Sans ça, la compétition m’aurait sans doute rendue très heureuse et je ne serais pas devenue escort-girl. Dans le sexe, en tant que métier, nous étions toutes jugées de façon équitable, d’une certaine manière. Et j’y ai trouvé de la gentillesse. Pour être une bonne escort, il faut savoir montrer de la compassion. C’est même plus important que le sexe en soi. Moi, je n’avais pas besoin de me forcer. C’était sincère, même si mes phases maniaques me rendaient un peu folle, ce que mes clients aimaient aussi. Quand j’étais coureuse, la compassion ne servait à rien.

Est-ce que courir vous rend heureuse aujourd’hui ?
Oui, beaucoup ! À Paris, je cours le matin au jardin du Luxembourg et c’est merveilleux de voir tous ces gens qui courent ici. Je me demande si tous font ça pour soulager leur esprit. En tout cas, ils le font tous pour se sentir bien.

Est-ce que le sexe vous rend heureuse aujourd’hui ?
Oui, avec mon mari (rires). Il y a peu, notre fille de dix ans nous a demandé pourquoi les gens font l’amour. Et son père lui a répondu que c’est simplement pour y trouver du plaisir. C’était la réponse parfaite. Grâce à lui, du coup, elle est passée à autre chose. Moi, j’étais très embarrassée et je ne savais pas quoi dire (rires). En fait il suffisait d’être honnête. Aujourd’hui, le sexe n’est plus un besoin pressant pour moi. C’est une envie, quelque chose qui nous rapproche.

Maintenant que votre maladie est traitée, est-ce que les Jeux olympiques vous rendent nostalgique ?
Oui ! Il y a eu une longue période, avant, où je rejetais tout ce qui était en rapport avec la course. Mais j’adore les regarder maintenant, parce que je sais ce qui traverse l’esprit des athlètes, qu’ils gagnent ou qu’ils perdent. Parfois, je regrette de ne pas avoir gagné de médailles, mais ce n’est pas douloureux à côté du mal que j’ai fait à mes proches en devenant escort-girl. Les défaites, elles, font partie de la vie. Mon plus grand regret, en tant que sportive, c’est de ne pas avoir utilisé ma voix pour exprimer mon mal-être. C’est ce que je dis à ma fille, qui fait de la natation : sois forte, exprime-toi !

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