Yannick Noah : "J'en ai pris plein la gueule, et je n'oublierai jamais"

Yannick Noah : "J'en ai pris plein la gueule, et je n'oublierai jamais"

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INTERVIEW EXCLUSIVE – A l'occasion du prochain anniversaire des 30 ans de sa victoire à Roland-Garros, Yannick Noah a reçu Metro pour une interview exclusive. Un entretien dans lequel la deuxième personnalité préférée des Français se livre comme il l'a rarement fait auparavant. Tennis, convictions, dopage, Noah se fait intime. Et percutant.

La victoire du 5 juin 1983...
Oui, pfff...  Ça fera 30 ans que j'ai gagné Roland ! C'est loin, les images sont jaunies. Il y a un côté réchauffé. J'ai fait autre chose de ma vie depuis. Entre-temps, aucun Français n'a regagné ici, alors on va parler du vieux !

Cet anniversaire semble vous agacer ?
Entre ce que je ressens et le nombre de sollicitations, il y a un écart. L'évolution du jeu, les petits shorts moulants, le court, le terrain, la tribune : tout a changé. Et puis 30 ans, c'est beaucoup quand même. Ça compte dans ma vie mais je n'ai plus la même émotion.

Il y aura sûrement une cérémonie...
Mais les gens me voient tous les jours à la télé ! Tu mets une statue de moi à Roland, j'y vais pas ! Me faire entrer sur le terrain en disant "il a gagné ici il y a 30 ans" ? C'est cheap. Ce serait même la honte pour moi.

"Je suis entré dans la vie des gens ce jour-là. Par une jolie porte"

Vous avez revu cette finale ?
Non, jamais. C'est insupportable. J'arrive pas à me regarder, j'ai jamais aimé m'écouter. C'est une douleur. J'ai des images en tête quand même. Ce qui m'éclate le plus c'est de regarder tous ces gens dans les tribunes. J'en connaissais plus de la moitié. C'est surprenant. Beaucoup sont morts. C'est ça le temps qui passe.

Vous aviez conscience d'entrer dans le patrimoine du sport français ?
Le patrimoine ? C'est abstrait pour une personne. Mais je suis entré dans la vie des gens ce jour-là. Par une jolie porte. Certains appréciaient plus ou moins qui j'étais mais j'ai touché des millions de Français. Il y a des gens qui ont pleuré de joie à cause de moi.

Vous aussi, vous avez beaucoup pleuré...
Cet amour m'a bouleversé. Au début, c'est un sentiment fort et avec le temps tu arrives à mettre des mots. Il y a constamment des inconnus qui me disent: "moi je faisais ça quand t'as gagné". Les gens s'en souviennent avec une véritable émotion. Je trouve ça très chic. Ça a créé un lien qui dure depuis.

"Il fallait que ce soit moi qui gagne Roland"

Ce succès, vous vous y attendiez ?
C'était un objectif auquel je pensais tous les jours depuis douze ans. Ma vie était axée sur ce rêve fou. En 1983, je me vois aller au bout. Je serrais les miches pour ne pas sortir de ma bulle pendant quinze jours. Ce n'est pas évident. Tu vois plus tes potes. Tu bouffes pour gagner, tu dors pour gagner. Tu rentres à 20h à la maison à la campagne (il habitait Feucherolles, dans les Yvelines, ndlr) alors que c'est le printemps à Paris, les nanas sont mignonnes... En fait, je me remplissais d'énergie et je le faisais payer au gars en face.

Vous avez douté ?
Avant la finale, je me disais : est-ce que je vais m'écrouler d'émotion, trembler pendant tout le match, passer à côté ? Mais j'avais bossé comme un chien. Je savais que j'avais tout fait. C'est ce qui m'a porté. J'étais vraiment en place. Quand je vois les photos : la tronche que j'ai ! J'étais tellement dedans. C'est très beau. Cette volonté, ce truc dans le regard. Ça le fait.

L'attente était énorme...
La vérité du sport français à l'époque, c'est qu'on paumait toujours ! Ma motivation, c'était de gagner. J'ai essayé d'être décalé. Dans ma façon de répondre aux journalistes, dans ma façon d'être, de me saper. J'essaye alors de montrer ma différence car les meilleurs Français étaient très "Lacoste blanc". J'arrive et j'ai envie de leur botter le cul à tous les niveaux. Il fallait que ce soit moi qui gagne "Roland", c'était mon petit côté guerrier. L'année d'avant, la France perd en demi-finale de la Coupe du monde de football à Séville et L'Equipe titre : "Fabuleux!" Ça m'a tué. Je voulais montrer que ce qui est "fabuleux", c'est gagner !

"Le soir de ma victoire, on a fait une fête de malade"

Ce qui est fou, c'est que vous y parvenez !
J'ai eu du pot. Le monstre Björn Borg avait arrêté sa carrière à 26 ans. J'étais à fond. J'ai joué mon meilleur tennis à ce moment-là. Cette victoire a été parfaite. Il ne manque rien. J'ai peut-être un regret : j'aurais dû aller voir ma mère dans les tribunes. Or j'ai tout fêté avec mon père. Mais c'était un truc parfait. Pas un problème, je gagne contre Mats Wilander , un mec super classe. Je me fais interviewer par Arthur Ashe ... Y'a tout, il manque rien. Mon bonheur, il est unique.

Le soir, c'est la méga fête ?
Une fête de malade. Mes copains avaient anticipé ma victoire et organisé un concert dans ma maison. Certains sont partis avant la fin du match pour préparer la fête. Ils ont invité les gens. Quand j'y vais, il y a vingt bagnoles qui me suivent. Il y a Cristiani , Aubert , Bertignac , on fait un bœuf. Le lendemain, quand je me réveille, ma maison est pourrie. C'est très étrange, tu te sens violé. Il manquait des trucs, certains étaient passés de la piscine au salon direct. Il y avait de la boue partout.

Les lendemains sont difficiles ?
Quand tu as atteint un objectif aussi élevé, après tu as un sentiment de vide. Il faut se reconstruire un nouveau rêve. Pas simple. Tu peux tomber en dépression. J'étais déstabilisé. J'ai eu une descente derrière de deux mois, trois mois. J'ai essayé de trouver un équilibre. Ça m'a pris un peu de temps pour retrouver mes appuis. Je suis parti à New York, j'ai rencontré ma femme. Mon autre rêve fou, c'était d'avoir une famille avec plein de gosses. Mais dans le boulot, après 83, je n'ai jamais remis la même énergie, en rien. Mon rêve de gosse, c'était lever cette putain de coupe sur cette putain de marche.

"Monfils, Gasquet, Tsonga, je ne vois pas chez eux le petit vice qui permet de gagner"

Vous avez été le déclencheur de la gagne à la française. Alain Prost enchaîne en F1...
On était un groupe avec un discours différent. Il y a Platoche ( Michel Platini , ndlr) qui, après son arrivée à la Juve, a un discours plus italien. Il parle de victoire. Et quand on gagne en Coupe Davis (Noah était capitaine de l'équipe de France en 1991 et 1996, ndlr), on est la première équipe française à le faire.

Les Monfils, Gasquet, Tsonga ont perdu la recette ?
Je suis le dernier Français à avoir gagné Roland. Mais regarde ma gueule, juste ma gueule quand j'ai gagné, et regarde la gueule des mecs aujourd'hui. Et tu me diras si tu vois une différence. Moi j'en vois une. Si tu parles de victoire, le petit vice qui te permet de l'emporter, ça, je ne le vois plus. Regarde juste Henri Leconte à l'époque : il est habité, y'a des trucs dans ses tripes qui le remuent. Maintenant, ils gagnent les matches s'ils doivent gagner mais ne franchissent pas la petite marche qui te permet d'aller plus loin.

Tous les moyens sont bons pour gagner ? Un arbitre, Milan Sterba, vous a accusé de vous être dopé en 1983 et vous l'avez attaqué en justice...
Il m'a envoyé une lettre d'excuses pour que j'enlève ma plainte. C'est non ! Ce mec, il a sali ma victoire. Je ne pardonne rien, on va au tribunal, je suis confiant. Ce qu'il a dit sur moi, ça va rester. Mais moi, je ne sais pas ce que tu peux ressentir quand tu as triché. C'est comme quand tu bosses pour t'acheter un jouet. Quand tu l'as, tu savoures. Mais si tu le voles, tu l'as, et c'est pas pareil.

"J'en ai pris plein la gueule, et je n'oublierai jamais. Je suis très rancunier"

En novembre 2011, vous faites une tribune dans Le Monde dans le cadre d'un dossier sur la réussite des sportifs espagnols. Vous faites clairement allusion au dopage les concernant. C'était de la provoc' ?
Ah bon ? C'est ce que tous les techniciens sportifs français ont dit, comme 99 % des médias. Je prends note. J'ai bien vu les réactions. On a dit que j'étais un mec pas normal. Le peu de gens qui ont vraiment lu ma tribune ont vu que c'était une démonstration par l'absurde. Mais sur le fond, je ne débande pas d'un demi-centimètre ! Ce que j'ai bien vu, c'est que personne ne m'a défendu. Je n'oublierai jamais. Peut-être qu'un jour, des choses sortiront. Je continue à suivre l'affaire Puerto et je suis très amusé de voir qu'il n'y a aucune réaction. Je me suis mis en avant et j'en suis très fier. J'en ai pris plein la gueule, et je n'oublierai jamais. Je suis très rancunier.

C'est difficile d'être libre quand on s'appelle Yannick Noah ?
Non, mais je suis moins généreux. Il y a des gens que je connais depuis longtemps et je pensais qu'il y aurait une sorte de fraternité. Résultat, quand tu te fais pourrir parce que tu dis la vérité, c'est qu'il y a un truc qui cloche. Là c'était l'Espagne parce que c'était un dossier sur l'Espagne, mais je peux te parler de l'Italie, car je connais bien le sujet. T'as des dizaines de footeux qui sont sur des fauteuils en train de crever. Tu vas aux USA, et les footballeurs américains sont bousillés, leur espérance de vie est limitée. Donc je vais pas m'excuser.

Le passeport biologique va être instauré dans le tennis...
Super, en 2013... Mais faut que ce soit tout le monde, pas que les Français. Où est le problème ? Si on me demande où je suis ? Ben je le dis, c'est tout ! Y a un problème si tu as quelque chose à cacher, point final ! Les mecs qui ont un problème avec ça, c'est qu'ils trichent. Je comprends pas qu'il y ait une discussion.

"Lance Armstrong a insulté, la France, le Tour, tout le monde"

Que pensez-vous de Lance Armstrong ?
Au fait de tricher, il a ajouté une espèce d'arrogance. Il a pourri le truc. Il a insulté la France, le Tour de France, tout le monde, les potes, les coéquipiers. Ceux qui ont dit la vérité. Moi je n'ai aucune, mais aucune, compassion pour lui. J'ai tout regardé des States, l'interview avec Oprah Winfrey. Au bout de dix minutes, j'étais affligé.

Vous vous reconnaissez dans les Djokovic, Federer ou Nadal ?
Je ne peux pas me comparer à ces gars-là. On ne fait pas le même sport. Si le joue contre Djoko à mon meilleur niveau de l'époque, avec la raquette de l'époque, je me prends trois fois 6-0. Le mec maintenant, si je lui fais un coup d'attaque, il va boire un thé, il revient et il me fracasse. Le tennis d'aujourd'hui ne me plaît pas. J'ai pas d'émotions. Que ce soit clair, je respecte ce qu'ils font, mais c'est un autre truc. Ça me fait pas vibrer.

Qu'est-ce qui vous fait vibrer aujourd'hui ?
Chaque concert que je fais. J'ai une vie de rêve, un métier de rêve. J'ai pas de pression, les gens aiment ce que je fais. Ils viennent toujours vers moi. Quand je jouais, ou que je fais un concert, ils sentent que je suis généreux.

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