Séparés, ils vivent toujours ensemble pour les enfants : "L'amour flou" est-il vraiment une bonne idée ?

Vie de couple
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HISTOIRE VRAIE - Ils se sont aimés mais se séparent... ou presque : dans "L'Amour Flou", en salles ce mercredi 10 octobre, les acteurs Romane Bohringer et Philippe Rebbot mettent en scène leur installation dans des appartements reliés entre eux pour ne pas bousculer le quotidien de leurs deux enfants. Une vraie solution ou un leurre ?

Séparés à la ville et à l'écran. Et ensemble à la ville comme à l'écran. Dans leur home movie L'Amour Flou, en salles ce mercredi, les acteurs Romane Bohringer et Philippe Rebbot racontent leur propre séparation et la façon unique avec laquelle ils ont continué à vivre ensemble. Ayant rapidement compris que le problème majeur serait leurs deux enfants, ils ont opté pour une façon originale. 


En effet, en cherchant un appartement, Romane est tombée sur un promoteur qui lui a proposé d‘acheter deux appartements mitoyens. "Faites les communiquer. Cassez les murs, et créez un sas en mettant la chambre des enfants au milieu" qu'il leur a dit. Le couple a alors inventé une nouvelle façon de vivre leur séparation de façon bien plus sereine que les couples divorcés en trouvant un "sépartement",  lieu de vie d’un couple séparé, construit de part et d’autres des chambres de leurs enfants. Et de former un binôme, non plus un couple. 


"Pour que cela marche, il faut que ce soit bien clair pour tout le monde, parents comme enfants, à savoir que le couple ne se reconstitue pas" confie à LCI le psychopédagogue et neuropédagogue Alain Sotto. Il ne faudrait pas que l'enfant devienne le petit messager entre les parents, qu'il n'aille pas raconter ce qu'il a vu chez l'un ou l'autre et qu'il se charge d'un problème qui n'est pas le sien. Le couple reste l'affaire de deux adultes, il ne concerne pas l'enfant. La seule chose qui le concerne et qui est à vie, c'est sa relation avec son père et celle avec sa mère. Un lien indestructible et éternel. L'enfant étant mineur, il reste sous la responsabilité des parents et plus ces derniers s'entendent, mieux c'est pour lui." 

Une séparation "en bonne intelligence"

Alors un appartement chacun, réuni par la chambre des enfants. Une utopie ? Répondant à notre appel à témoignages via Facebook, Arnaud loue la proximité et la nécessité des parents de faire en sorte que tout se passe pour le mieux pour leurs enfants : "J'ai des amis séparés qui habitent à 300 mètres l’un de l'autre, ils ont chacun les clés de chez l'autre au cas où, ils agissent intelligemment pour le bien de leurs enfants".

Frédérique raconte, elle, son vécu : "On vit avec mon ex en colocation. Nous n'avons pas les moyens financiers pour deux appartements et mon ex a des horaires tellement décalés que sans cette solution, il ne voyait plus sa fille du tout... Alors nous sommes devenus amis. Et tout se passe bien, notre fille a bien compris que papa et maman n’étaient plus ensemble". Ludivine approuve quant à elle la démarche du "sépartement" : "C'est un bon moyen effectivement pour ne pas chambouler les enfants qui rappelons-le n'ont rien demandé mais qui doivent changer de domicile sans cesse. Malheureusement je pense que la majorité des couples ne se sépare pas en bonne intelligence."

"Living together apart"

Le phénomène consistant pour un couple séparé de rester sous le même toit n'est pas neuf. Les sociologues ont même donné un nom à ces couples qui, en dépit de leur volonté, se séparent "de corps" mais pas "de biens" : les "living together apart" ("vivant ensemble séparés"). Un terme anglo-saxon, parce que le phénomène est d’abord devenu visible aux Etats-Unis, au lendemain de la crise des subprimes de 2008.  


Claude Martin, sociologue et directeur de recherche au CNRS, s’est déjà penché en 2011 sur cette problématique dans le cadre d’une étude franco-américaine réalisée avec Andrew Cherlin, révélant une "importance accordée au maintien des liens parentaux" et à "l’insistance des discours culpabilisants adressés aux parents, considérés comme égoïstes, voire irresponsables" : "La récurrence des projets de sanction à l'égard de certains parents (suppression des allocations familiales, signature de contrats parentaux, etc.) est particulièrement remarquable en France depuis quelques années, mais aussi dans d'autres pays européens où s'esquisse une "politique de la parentalité"." Reste que le chiffre de parents français séparés qui trouvent des alternatives de la sorte demeure difficile à quantifier. 

C'est dans le bricolage que les parents peuvent inventer, à partir du moment où ils laissent une place soutenante, affective, sécurisante pour l'enfant afin qu'il puisse se développer. Tout ce qui marche est bon.Alain Sotto, psychopédagogue et neuropédagogue

Plus qu'une nécessité économique, les parents séparés de L'amour flou ont relié des appartements distincts, laissant ainsi plus d'autonomie que s'ils vivaient l'un sur l'autre en cohabitation. 


Dans le dossier de presse, le réalisateur-acteur Philippe Rebbot précise : "Si vous êtes en couple, ne croyez pas qu’il faut vous séparer comme on vous a dit qu’il fallait vous séparer. Ne croyez pas aux injonctions d’une société. Il faut s’amuser avec tout ça." Le neuropédagogue Alain Sotto voit du positif à ce refus de suivre un modèle pré-défini : "Quand les parents se séparent, les enfants culpabilisent. Et il arrive aussi que les parents séparés culpabilisent, voient l'idéal familial s'effondrer.  Pour éviter le drame, ils doivent expliquer la nouvelle organisation. Le fait de trouver la chambre des enfants au milieu des appartements des parents reste une parfaite alternative pour les enfants qui ne ressentiront aucune pression. Sans compter que cela évitera aux enfants de déménager tous les week-ends et tous les quinze jours pour aller soit chez papa, soit chez maman. Comme je le dis souvent, chaque relation est unique, chaque enfant est unique. Il n'existe aucun mode éducatif idéal, ça n'existe pas. C'est dans le bricolage que les parents peuvent inventer, à partir du moment où ils laissent une place soutenante, affective, sécurisante pour l'enfant afin qu'il puisse se développer. Tout ce qui marche est bon. Le principal, c'est de dire à l'enfant qu'il aura toujours ses deux parents". 

Eviter le pourrissement d'une relation

Certes, mais pour les parents qui cherchent à s'affranchir de l'ancien couple et à reconstruire une vie affective, sociale, sexuelle, cette proximité est-elle aussi épanouissante ? "Dans l'affectif, absolument tout est possible, personne ne sait ce qui fonde une relation affective dans un couple, assure Alain Sotto. Et si les parents séparés se remettaient ensemble ? Combien de couples divorcés se sont remariés ? En revanche, si c'est pour se disputer tous les jours dans la chambre de l'enfant, mieux vaut arrêter tout de suite. Mais dans ce cas de figure, comme c'est un arrangement entre les parents, c'est original, sympathique et cela témoigne à quel point ces parents aiment leurs enfants." 

En trouvant cette combinaison, Romane Bohringer et Philippe Rebbot disent à leurs enfants : "C’est peut-être pas génial, ça aurait pu être mieux mais c’est un moindre mal. On fait de notre mieux." Claude Martin, sociologue

Face aux "pressions normatives" d'institutions encore bien présentes comme le mariage, Claude Martin, auteur de "Être un bon parent. Une injonction contemporaine", voit dans la démarche du couple Romane Bohringer et Philippe Rebbot un "souci de bien faire" de la part de parents "inquiets" - un état d'esprit de préservation vraiment dans l’air du temps : "On ne compte plus le nombre d'études où de jeunes adultes, que l’on appelle très improprement les "enfants du divorce", reprochent à leurs parents de ne pas avoir divorcé plus vite, assure le sociologue. Ils disent unanimement que le conflit entre leurs parents avait été source de souffrance pour eux, enfants. Aussi, en trouvant cette combinaison, Romane Bohringer et Philippe Rebbot disent à leurs enfants : "C’est peut-être pas génial, ça aurait pu être mieux mais c’est un moindre mal. On fait de notre mieux." 

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REGARDEZ. "L'amour flou" : séparés sous le même toit !

Une transition, tout simplement

Le sociologue comme le neuropédagogue s'accordent pour dire que cette situation provisoire, si elle est positive, ne peut s'épanouir sur la durée, comme la flamme menaçant de s'éteindre : "Ce film exprime une transition, celle d’un couple pleinement conscient de faire subir à leur enfant quelque chose de pénible et ayant trouvé cette solution. Alors il faut prendre cette configuration comme une sorte de sas, un stade qui ne sera pas durable car la vie continue." 


En d'autres termes, refaire sa vie pour le parent séparé signifie refaire de l’espace pour des partenaires et de ne pas s’accommoder d’être à moitié dans une autre vie : "C’est particulièrement vrai dans les cas de familles recomposées où les hommes recomposent plus vite un couple après une séparation parce qu’ils n’ont pas souvent les enfants à demeure (les hommes divorcés voient souvent leurs enfants un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires) et bénéficient ainsi d'une meilleure trajectoire post-divorce. Par ailleurs, leur nouvelle compagne ne s'envisage pas comme belle-mère et veut "refaire famille". Alors Romane Bohringer et Philippe Rebbot nous décrivent une de ces étapes, celle de deux parents encore attachés l’un à l’autre pour être parents ensemble." 


"Leur relation de proximité peut, il est vrai, poser problème sur la durée", concède de son côté le psychopédagogue. Ne serait-ce qu'en termes de reconstruction pour les parents, pour les futurs partenaires du père et de la mère, pour la circulation dans les appartements lorsque les enfants deviendront ados et recevront leurs petit.e.s ami.e.s. La chambre des enfants deviendra alors un problème pour tous et contribuera à rendre toutes ces frontières un peu floues". D'où le titre très bien pensé du long métrage de Romane Bohringer et Philippe Rebbot... 

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