Quand des anonymes partagent leurs bandes-sons sexuelles : cette nouvelle pornographie qui cartonne

Vie de couple
SEX MACHINE - Des alternatives fleurissent en réaction à la sexualité explicite disponible sur les sites pornographiques afin de stimuler l’imaginaire érotique. Parmi elles, le porno sonore, forme de plus en plus plébiscitée par des communautés ravies par la jouissance de l’écoute.

Face aux vidéos pornographiques qui se reproduisent, se partagent, se meurent dans le grand-tout numérique, le désir se réinvente autrement, pour se répandre tel un incendie et rallumer la flamme du désir. Car, oui, les alternatives aux sites de vidéos pornographiques sont bel et bien là. Parfois même de façon surprenante. Le site GoneWildAudio en est l’exemple le plus probant : ce "sub-reddit" (le sous-forum du célèbre site web communautaire) prospère, à tel point qu’il a été l’objet d’une dissection le temps d’une conférence sur le sexe et le désir animée ce jeudi 11 juillet par Guilhem Fouetillou, cofondateur de Linkfluence, et Gildas Launay, président d’Everyday Content. 


Avec leurs outils ultra-sophistiqués, ils ont passé au crible cette communauté qui jouit par l’oreille, en récupérant la totalité des données sur un an (du 15 juin 2018 au 15 juin 2019) : "Il s’agit d’un lieu dans lequel chacun soumet des enregistrements coquins de soi, en solitaire ou avec un(e) partenaire consentant(e), et dont la seule finalité est de provoquer l’excitation chez celle ou celui qui écoute." Il ne s’agit pas de description de ce qui se passe mais juste d’entendre les sons (halètement, bruits de bouche et des orifices, par exemple). Soit une aubaine pour les plus exhibitionnistes qui peuvent "le faire" devant les autres sans dévoiler quoi que ce soit de leur anatomie, a fortiori leurs visages. Une création de contenu qui fabrique du désir par de la simple écoute d’"audio-porn". 


Selon leurs estimations, on compte pas moins de 300.000 abonnés via Reddit, ayant posté plus de 22.000 contributions et 4.100 auteurs différents. Selon Guilhem Fouetillou, "le succès de GoneWildAudio va à l’encontre de cette idée selon laquelle le web serait devenu un espace vertical aux mains des plateformes et que les communautés ont disparu. Or, elles existent encore, se construisant à la marge, pour rapprocher des gens autour d’une idée pour les laisser vivre comme ils l'entendent." Preuve que les gens sont en quête d’émotions intimes différentes, loin d'un grand marché porno ou d’un sexe boucher. 

Une liberté sexuelle totale, des règles strictes

Si n’importe qui peut accéder aux contenus sans forcément être abonné, pour publier, c’est une autre affaire : "Comme pour chaque communauté, il y a des règles très précises", note Guilhem Fouetillou. "Les règles sont affichées dès l’entrée du forum, mises en application par des modérateurs et ce de façon radicale. Ce qui frappe, c’est qu’il n’y a aucune forme de jugement. Toutes les critiques, tous les avis négatifs sur telle ou telle sexualité sont bannis du forum. Si telle sexualité ne vous plait pas, vous ne le dites pas, vous passez à autre chose. Tout simplement parce que ces contenus vont matcher avec les désirs de quelqu’un d’autre et qu’il faut le respecter".


La communauté se révèle particulièrement respectueuse des contenus mais aussi des autres, jusqu’à l’entraide : "Dans les commentaires dispensés sous les porn-audio, vous pouvez lire des choses assez dingues où les abonnés déplorent que tel fichier audio se retrouve sur YouTube dans un fichier vidéo sans image et donc de retrouver uniquement le son d’un fantasme partagé." Une manière de contourner la censure visuelle pour les petits malins mais qui fait perdre au porn-audio son caractère secret, exclusif, un peu comme une manière de redonner du sacré au sexe. "Autrement, il y a des discussions pour savoir quel est le matériel le plus précis afin de bénéficier du meilleur son au moment de capter les respirations, les frottements. On peut même conseiller une position ou la marque d’un micro plus efficace."


Autre règle : tout le contenu doit être présent et affiché clairement dans le titre, avec en sus un système de tags, mélange entre une classification imposée et une création de tags décidée par la communauté : "Les tags obligatoires renseignent sur les voix qui parlent et à qui l’audio-porn est destiné", poursuit Guilhem Fouetillou. "Donc "f for m", c’est femme pour homme, "m for f" homme pour femme, "f for f" femme pour femme, "m for m", homme pour homme, ou alors des contenus non genrés. Sans ces tags, la contribution n’est pas acceptée." Et qui dit voix, dit langue : "l’anglais, le français, l’australien sont en pole position. L’italien loin derrière."

"Lbomb", "Santa Claus", parmi les leviers d'excitation

D’autres tags permettent de ne pas tomber sur un contenu traumatique que tel auditeur ne souhaite pas entendre, lorsqu’il est pris dans le feu de l’action de l’audio. Selon Guilhem Fouetillou, "trois d’entre eux sont fondamentaux : "age", "bestiality", "rape". Dans ces cas précis, ce sont des jeux érotiques acceptés sur la plateforme parce que ce sont des jeux de rôles entre adultes absolument consentants. 


En récupérant la totalité des tags présents dans les 22.000 contributions disponibles (soit 200.000 tags), Guilhem Fouetillou et Gildas Launay n’ont pas remarqué de différences signifiantes : "L’audio est véritablement un levier d’excitation, développant tout un vocabulaire. Par exemple, le trigger filter "Lbomb" permet de sélectionner un porn-audio dans lequel un homme ou une femme place un "I Love You", une "Love Bomb", à un moment. Quand d'autres se concentrent sur la mise en scène convoquant les Pokemon ou encore les fantasmes comme le père noël ("Santa Claus")".


Quant à la question "pourquoi ?", il est encore trop tôt pour expliquer les leviers psychologiques de tels choix. Contentons d’y voir les prémisses d’une post-pornographie cherchant à remettre de l’humain, du désir, de la sensation et surtout du mystère dans une société à bout de ses images, soucieuse de morale et du souci de transparence. 

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